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Alfred Werner : « Notre cerveau ne réagit pas de la même façon à l'écoute d'une voix qu’à l’écoute d’un autre son »

Reconnaître une voix, et y réagir vocalement, implique l’intervention de fonctions complexes. Interview du Docteur Alfred Werner, ORL à l’Hôpital Européen Georges Pompidou et co-auteur de l’ouvrage « Les Clés de la Voix » aux éditions de Fallois (2016).

Portrait du docteur Alfred Werner

Dr Alfred Werner

– Comment fonctionne la boucle audio-phonatoire ?

Alfred Werner : La boucle audio-phonatoire associe l’audition, le contrôle de l’audition et de la parole, ainsi que l’émission de la parole. Il s’agit d’un feed-back continu. Le préalable à sa mise en œuvre est le fonctionnement correct des divers mécanismes intervenant dans la physiologie de l’oreille. Sans audition, pas de boucle audio-phonatoire. Un déficit auditif de plus de 30 décibels – par exemple, une otite séreuse sévère – pose déjà problème. Dès que l’on a un trouble de l’audition, il est plus difficile de contrôler sa voix. En outre, tout déficit auditif chez l’enfant entraîne des troubles de l’apprentissage du langage. Il est donc essentiel de systématiquement rechercher un déficit auditif dès la période néonatale…

Si l’oreille fonctionne normalement, lorsqu’on entend une voix, l’information auditive parvient d’abord jusqu’au tronc cérébral, puis jusqu’au cerveau. À ce niveau, elle est « distribuée » d’une part vers les aires corticales et d’autre part dans les régions associatives sous-corticales. Dans les aires corticales, nous sommes dans le domaine de la conscience. Les régions sous-corticales relèvent en revanche du registre de l’inconscient. C’est dans ces régions que la boucle audio-phonatoire fait intervenir les « neurones miroirs », des neurones très spécialisés qui permettent notamment d’interpréter le sens de la voix entendue et de la comparer à des données mémorisées dans diverses zones du cerveau.

« Pour réagir à cette voix qui nous a « interpelée », le cerveau adresse aux muscles du cou, du thorax, de l’abdomen et à d’autres structures des messages qui empruntent les nerfs crâniens et médullaires. »

– Comment notre cerveau réagit-il à la voix ?

A. W. : La réaction à la voix peut être réflexe ou volontaire. Les aires motrices sont en tout cas stimulées. Il s’agit d’une grande zone cérébrale de la substance grise « dédiée » à la fin de cette boucle audio-phonatoire, qui gère les commandes des lèvres, de la gorge et des cordes vocales. Pour réagir à cette voix qui nous a « interpelée », le cerveau adresse aux muscles du cou, du thorax, de l’abdomen et à d’autres structures des messages qui empruntent les nerfs crâniens et médullaires. Le « bonjour Madame », que l’on prononce en réponse à une salutation, implique donc toute une série de commandes. Tout cela se fait en l’espace de quelques millisecondes.

Ce « feedback » met en jeu les terminaisons nerveuses sensitives des muscles, tendons et articulations qui constituent les éléments structurels et moteurs du larynx et de ses résonateurs, lesquels nous renseignent sur la position des divers éléments sollicités. Le feedback prend aussi en compte les informations concernant divers paramètres qui peuvent varier volontairement ou non : hauteur et intensité de la voix, mode articulatoire et choix des phonèmes… Ainsi, on module sa voix selon ce que l’on ressent et que l’on souhaite transmettre.

– Que se passe-t-il dans notre cerveau lorsqu’on écoute une voix qui nous plaît ?

A. W. : Notre cerveau ne réagit pas de la même façon à l’écoute d’une voix qu’à l’écoute d’un autre son. À l’écoute d’un simple son, notre cerveau « économise » en quelque sorte ses moyens. Par exemple, vous êtes sur un passage clouté et vous entendez le bruit d’une moto qui démarre. L’information va directement au niveau du tronc cérébral et de la moelle épinière. Vous sursautez et reculez de cinq pas. Il s’agit d’un circuit simple.

Couple entrain de converser

© Jan-Otto

En revanche, quand vous entendez une voix, le cerveau est davantage sollicité. Il va d’abord reconnaître qu’il s’agit d’une voix. Puis, grâce aux informations stockées au niveau des voies associatives sous-corticales, il saura si cette voix vous est familière ou inconnue… Ce circuit est plus complexe.

Dans certains cas, le circuit de la récompense est activé. Par exemple, si vous adorez la voix de Maria Callas, l’émission vocale parvient d’abord à votre cerveau, au niveau cortical, puis sous-cortical. Survient ensuite une stimulation des zones de la récompense et la libération de dopamine (neuromédiateur) qui induit une sensation de plaisir. Le même processus est en jeu lorsqu’on écoute une musique que l’on adore : c’est l’interaction entre le cortex et les noyaux des centres de la récompense qui entraînent la libération de dopamine et donc, le plaisir.

– Notre cerveau réagit-il différemment selon les voix entendues ?

A. W. : Tout à fait. Il existe au niveau cérébral sous-cortical une série « d’enregistrements », de mémorisations, constituant une véritable banque de données, dont l’activation peut être objectivée lors d’IRM fonctionnelles. De fait, le cerveau compare ces enregistrements à la voix qu’il vient d’entendre : Est-ce une voix jeune ? Une voix de femme ? Une voix rocailleuse ? Etc. Dans ce cadre, une étude scientifique portant sur 24 personnes a montré que le cerveau se comporte différemment selon le genre de la personne qui s’exprime. Les voix féminines entraînent une plus grande activité de certaines zones du cortex auditif non primaire, notamment au niveau du sillon temporal supérieur. Cette différenciation se fait de façon totalement inconsciente, et ne change pas selon le genre de la personne qui écoute [1].

« Une personne sourde de naissance peut apprendre à parler, mais sans boucle audio-phonatoire »

– Quid des personnes sourdes sans boucle audio-phonatoire ?

A. W. : Les personnes sourdes peuvent imaginer une voix sans l’entendre, à condition de disposer d’un stock d’informations acquises avant l’apparition de la surdité, ce qui exclut les personnes sourdes de naissance. D’où l’intérêt du dépistage précoce pour pouvoir poser rapidement un implant cochléaire… et amorcer le fonctionnement de la boucle. Un exemple célèbre : Beethoven. Devenu sourd, le musicien n’avait plus de boucle audio-phonatoire, mais il « entendait » les notes et les voix dans son imaginaire, parce qu’il en avait une connaissance antérieure. Il a donc écrit ses plus beaux morceaux « de tête » L’Hymne à la joie, qui inclut des chœurs, a été composé lorsque le musicien était déjà sourd.

Une personne sourde de naissance peut apprendre à parler, mais sans boucle audio-phonatoire, elle aura du mal à contrôler sa voix, dont la tonalité et la force ne seront pas parfaitement ajustées au contexte. Il est donc essentiel de traiter voire de compenser toute surdité importante pour entretenir le fonctionnement de la boucle audio-phonatoire.

 

[1] Philip S.J. Weston, Michael D. Hunter, Dilraj S. Sokhi, Iain D. Wilkinson, Peter W.R. Woodruff, “Discrimination of voice gender in the human auditory cortex”, NeuroImage, 15 January 2015. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1053811914008957

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