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Greg Beller : « Les correspondances entre sons et couleurs ne sont pas scientifiques mais elles sont instructives »

Greg Beller est artiste, chercheur et directeur du département Interfaces recherche/création (IRC) à l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam). Il évoque, pour l’Observatoire du Groupe Optic 2ooo, les liens qui ont été pensés à travers les âges entre couleurs et sons.

Portrait de Greg Beller

Greg Beller

– Comment en être venu à s’intéresser aux liens entre couleurs et sons ?

Greg Beller : Mon travail à l’Ircam se positionne à l’interface entre les compositeurs et les chercheurs. J’aide les créateurs d’un point de vue technique, par exemple pour la réalisation de pièces mixtes, avec des musiciens et de l’électronique. Ma spécialité porte sur la voix et ses émotions. J’ai aussi collaboré avec des metteurs en scène pour du théâtre et du spectacle vivant. En 2012, j’ai participé à la création d’une exposition intitulée « Le cabinet psychophonétique » qui voulait explorer les évocations des sons de la langue. Les phonèmes du langage portent non seulement un sens mais aussi des émotions par leur réalité sonore. Il y avait là un lien avec différentes théories, dont les théories synesthésiques que nous avons décidé d’aborder.

– Comment peut-on définir la synesthésie ?

G. B. : La synesthésie est l’association de perceptions provenant de sens différents. C’est un phénomène neurologique, non pathologique et naturel, qui touche une petite portion de la population, environ une personne sur 2 000. La synesthésie la plus courante est la synesthésie « graphèmes-couleurs », où les lettres de l’alphabet sont associées à différentes couleurs. Par exemple, la lettre « A » sera associée au rouge, la « M » au bleu… Cette synesthésie graphèmes-couleurs concerne environ 60 % des synesthètes. Juste ensuite, viennent les synesthésies « couleurs-sons », où les couleurs sont associées à une certaine hauteur de son. Un synesthète couleurs-sons pourra par exemple visualiser des couleurs en écoutant un morceau de musique. Ces synesthésies peuvent s’expliquer par une communication accrue entre les aires visuelle et auditive primaires dans le cerveau. Ces associations sont personnelles et varient d’un synesthète à l’autre. En réalité, il y a autant de synesthésies que de synesthètes.

« Ces synesthésies peuvent s’expliquer par une communication accrue entre les aires visuelle et auditive primaires dans le cerveau. »

– Depuis l’Antiquité, les penseurs ont cherché à associer sons et couleurs…

G. B. : Oui déjà pour les pythagoriciens, toutes les choses de l’univers étaient reliées. Très souvent par exemple, la musique était utilisée pour poser des démonstrations mathématiques. La « théorie de la musique des sphères célestes » prêtait des sons aux astres. Aristote, à la suite des pythagoriciens, a proposé que l’harmonie des couleurs puisse être analogue à celle des sons, avec des relations mathématiques comparables entre les deux. Newton, lui, alla jusqu’à tenter de faire correspondre les bandes colorées du spectre visible de la lumière avec les notes de la gamme, pressentant que son et lumière étaient tous deux de nature vibratoire. L’idée que tout concorde et interfère est devenue une science occulte au cours du XVIIIème siècle, avec les Lumières et la classification de l’Encyclopédie, qui a cloisonné les catégories.

– Bien plus tard, des compositeurs comme Alexandre Scriabine ou Olivier Messiaen ont remis ces associations au goût du jour. Ce champ est-il encore actif aujourd’hui ?

G. B. : Ces deux compositeurs sont les emblèmes de cette recherche synesthésique qui est maintenant purement artistique. L’interpénétration entre les champs visuels et sonores a toujours été féconde, puisque peintres et musiciens s’inspirent mutuellement : Aujourd’hui, cette thématique passionne toujours les compositeurs, d’autant qu’il est désormais possible, grâce au numérique, d’établir des synesthésies artificielles avec des programmes qui transposent des images en sons, ou l’inverse. En parallèle, les neurosciences nous en apprennent toujours plus sur ce phénomène. Nous comprenons de plus en plus que le cerveau est plastique et que la synesthésie augmente la mémoire et la créativité.

« Un bruit blanc est ainsi un bruit qui contient toutes les fréquences audibles à la même puissance, tout comme une lumière blanche contient toutes les longueurs d’onde du visible. »

– Les ingénieurs du son utilisent eux une autre classification des sons colorés ?

G. B. : Oui car pour décrire un son, il faut trouver des correspondances, par exemple des références à des matériaux, comme « rugueux », « lisse », « dur »… D’où l’idée d’associer, de manière arbitraire, des couleurs aux sons, par analogies. Un « bruit blanc » est ainsi un bruit qui contient toutes les fréquences audibles à la même puissance, tout comme une lumière blanche contient toutes les longueurs d’onde du visible. D’autres analogies sont utilisées pour les bruits « rose », « gris », etc. Ces définitions servent pour des aspects techniques. Le « bruit rose » sert par exemple à calibrer les systèmes de diffusion. En termes d’écoute, les qualificatifs de « brillant » ou de « mat », touchent plus directement les auditeurs. La musique possède une texture, tout comme une image.

– Le bruit blanc, en particulier, aurait des propriétés spécifiques ?

G. B. : Il s’agit du son le plus complexe que nous puissions entendre et pourtant il est présent partout. Il se rapproche du bruit des vagues, de l’eau, de la pluie. Sa constance provoque un état qui peut être qualifié de méditatif et il a été montré qu’il pouvait augmenter la concentration.

– Associer couleurs et sons, est-ce finalement anti-scientifique ?

G. B. : Ceux qui osent le faire se font exclure des cercles scientifiques. Une différence majeure entre couleurs et sons est leur temporalité. On peut prendre le temps d’observer une image, alors qu’un son est furtif, sa perception est finie et subjective. Il n’est donc pas évident d’associer un son, une forme dynamique, avec une couleur, une forme statique.

Au final, je dirais qu’il n’est pas tant important de construire une théorie scientifique sur ce sujet que d’observer qu’il existe des correspondances synesthésiques ou artistiques. Elles sont instructives même si elles ne sont pas systématiques.

Couleurs et sons : ce que dit la physique

 

Pour Bernard Valeur, physicochimiste et auteur de l’ouvrage « Sons et lumière » paru en 2008 aux éditions Belin, il est impossible d’attribuer une couleur à un son, ni sur une base physique, ni sur une base physiologique, hors synesthésie. « Les fréquences de la lumière dans le visible, entre 400 000 milliards et 800 000 milliards de hertz, et celles du son dans l’audible, de 20 à 20 000 hertz, ne présentent aucun chevauchement. Les fréquences sonores couvrent plus de 10 octaves, et celles de la lumière visible, moins d’une octave ! Il n’est donc pas possible d’établir une correspondance, même avec un facteur multiplicatif. Newton avait voulu faire correspondre des bandes colorées issues de la décomposition de la lumière blanche avec les notes de la gamme diatonique mais cette division du spectre solaire en 7 bandes est arbitraire car la lumière présente un spectre continu ! »

 

Au niveau physiologique, l’oreille perçoit les sons entre 20 Hz et 20 kHz et peut discriminer différents sons en même temps, comme dans un accord musical. L’œil lui opère comme un « intégrateur » : le jaune peut être pur (longueur d’onde de 580 nanomètres) ou bien résulter de la superposition de rouge et de vert sur la rétine. Dans ce dernier cas, le jaune n’est pas monochromatique mais l’œil ne peut pas, au contraire de l’oreille, discriminer les différentes longueurs d’onde. Comment alors associer une couleur composite à un son « pur » ? « L’idée de dépasser le cadre strict de la science pour aller vers l’art est enrichissante, dès lors qu’on accepte qu’il s’agit de création pure », reconnait le scientifique qui, pianiste amateur, se plaît à convertir les sons de son piano en couleurs grâce au logiciel Isadora.

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