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Nicole Farges : « La langue des signes aide les enfants entendants à entrer dans la symbolisation du langage »

La langue des signes est de plus en plus utilisée par les parents et les professionnels de la petite enfance comme une première étape dans l’apprentissage du langage chez les enfants entendants. Nicole Farges, psychanalyste spécialiste de la surdité, qui a travaillé à l’Institut National des Jeunes Sourds (INJS), nous donne son avis sur cette pratique.

Portrait de Nicole Farges

Nicole Farges

– La langue des signes se développe ces derniers temps dans certaines associations et crèches, pour les enfants entendants. S’agit-il de la même langue que la langue des signes française (LSF) ?

Nicole Farges : Pas exactement. La LSF est une langue à part entière, avec une structure, un vocabulaire et une grammaire, qui suppose de ne pas oraliser en parallèle. Or, dans cette pratique qui se développe avec les enfants entendants, les adultes oralisent en même temps qu’ils signent. Ils associent le geste à la parole et les signes suivent la structure de la langue parlée, ce qui n’est pas le cas en LSF dans laquelle les signes s’agencent différemment. Cette pratique est donc davantage du « français signé » que de la LSF. Il s’agit d’une adaptation en signes de la langue orale française. D’ailleurs, certaines personnes la critiquent car il ne s’agit pas de la véritable LSF.

– Expliquez-nous en quoi il est pourtant essentiel d’associer le mot à l’oral avec le signe chez les enfants entendants ?

N. F. : Le but de cette pratique n’est pas de faire des enfants signeurs. S’ils sont intéressés par la LSF dans le cadre d’une communication avec des personnes sourdes, ils pourront l’apprendre plus tard ! Ici, il s’agit d’un support pour développer le langage et la communication avec des enfants entendants. Or, les sons et les voix sont primordiaux : avant même d’être porteurs de sens, ils convoient des émotions. Il ne faut surtout pas priver les enfants de cela.

 « Il s’agit d’un support pour développer le langage et la communication avec des enfants entendants »

– Que va apporter cette pratique aux enfants entendants pour l’acquisition du langage ?

N. F. : On observe empiriquement que ces enfants entrent en communication plus tôt. Il est extraordinaire de constater qu’un bébé de 8 ou 10 mois, qui ne peut pas encore prononcer le mot « chocolat », peut le signer. Pourquoi ? Certainement parce que la maturation des organes phonatoires prend plus de temps que la maturation de la motricité manuelle. Et pourtant la symbolisation, le fait d’associer un objet à un symbole, mot ou signe, peut être déjà présente si on la stimule. Il est d’ailleurs possible de commencer à signer très tôt avec son enfant, vers 5-6 mois.

– Est-ce que le cerveau de ces enfants va travailler autrement pour apprendre à parler ?

Petit fille qui apprend à signer avec sa maman

©Steve Debenport

N. F. : Il est évident que la plasticité cérébrale s’enrichit. L’entrée plus rapide dans la symbolisation est un bénéfice sur de longues années : l’oralisation des mots n’est pas retardée, les enfants acquièrent plus vite du vocabulaire et, surtout, nous avons pu constater qu’ils avaient plus tard davantage de facilité pour apprendre une langue étrangère, de manière comparable aux enfants élevés dans un environnement bilingue. Cependant, cela ne se fait pas seulement avec quelques signes, Il faut dépasser les mots du quotidien et des objets pour aller vers des signes décrivant les émotions, les pensées et les concepts. Pour grandir et pour que le bénéfice sur le langage soit important, l’enfant a besoin d’abstraction.

« Le français signé peut montrer de réels bénéfices plus tard, en cas de troubles du langage, dysphasies, voire même chez certains enfants autistes »

– L’argument des détracteurs de la méthode selon lequel ces enfants pourraient présenter des retards d’entrée dans le langage ne tient donc pas la route ?

N. F. : Non, il n’y a pas de régression. Quand un enfant entend, et sauf problématique d’autisme ou autre pathologie, il va se mettre à parler. D’ailleurs, le français signé peut montrer de réels bénéfices plus tard, en cas de troubles du langage, dysphasies, voire même chez certains enfants autistes.

– Cette méthode permettrait-elle de limiter les frustrations chez le jeune enfant ?

N. F. : Elle a en effet des conséquences sur le comportement de l’enfant, sans être miraculeuse non plus. Très jeunes, les enfants peuvent se faire comprendre, exprimer tout un registre d’émotions et de demandes. D’où moins de colères et des enfants qui peuvent se calmer plus vite. Le français signé peut être particulièrement intéressant chez des enfants timides, hyperactifs ou bagarreurs en collectivité, ou lorsque vers 18 mois on ne comprend pas les colères de son enfant. D’ailleurs, il n’est pas trop tard pour commencer même à 2 ans, 2 ans et demi, cela peut aider à structurer la communication linguistique. Chez les enfants autistes ou psychotiques, les signes peuvent aussi parfois permettre de réussir à exprimer des demandes.

– Est-ce que, selon vous, le langage signé va prendre de l’ampleur chez les enfants entendants en bonne santé et chez les autistes en France ?

N. F. : Oui pour les enfants entendants qui se portent bien, même si l’on n’observe pas le raz-de-marée constaté aux États-Unis. Les retours d’expérience positifs se multiplient. Un autre avantage pour ces enfants est qu’en plus de comprendre qu’une même chose peut être énoncée différemment par le processus de symbolisation, les parents qui le souhaitent peuvent introduire un peu plus tard la notion de différence et de handicap, en expliquant à leur enfant que certaines personnes s’expriment grâce aux signes parce qu’elles sont sourdes. Pour ce qui est du développement de cette technique chez les enfants autistes et psychotiques entendants, il existe encore une résistance de certains psychiatres, d’où un développement qui ne prend pas forcément en centres de soin ou hôpitaux de jour malgré des résultats encourageants.

Pour en savoir plus : Grand format Le Monde – Parler avec les mains

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