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Patrice Tran Ba Huy : « Le bruit est de loin la plainte la plus fréquente des riverains d’éoliennes »

Le parc d’éoliennes français doit encore s’étendre dans les prochaines années, avec notamment des mâts plus élevés, pour capter les vents d’altitude. Une prolifération qui suscite le mécontentement de certains riverains. Existe-t-il des risques sanitaires à vivre à proximité d’éoliennes ? Patrice Tran Ba Huy, professeur d’ORL et coordinateur d’un récent rapport sur le sujet pour le compte de l’Académie nationale de médecine, nous répond.

Portrait du professeur Patrice Tran Ba Huy

Patrice Tran Ba Huy

Vertiges, migraines, nausées, sensations d’étouffement, bourdonnements d’oreille, tachycardie, troubles du sommeil, anxiété, dysfonction cognitive, perturbations des activités quotidiennes ou encore troubles de la vision : divers symptômes ont été décrits par les personnes habitant à proximité de champs d’éoliennes.

Les associations de défense des riverains incriminent notamment les infrasons et les basses fréquences produits par ces machines, l’effet stroboscopique du passage des pales, la pollution lumineuse nocturne (lumière clignotante au sommet des mâts) et les « courants telluriques » qui seraient générés par le réseau électrique.

– Vous êtes l’auteur principal d’un rapport sur l’impact des éoliennes sur la santé. Quelles raisons ont poussé l’Académie à se pencher sur ce sujet ?

Professeur Patrice Tran Ba Huy : C’est en réalité la seconde fois que l’Académie nationale de médecine s’interroge sur cette question. Dès 2006, attentive aux plaintes exprimées par les citoyens, elle s’était intéressée à cette source d’énergie émergente, considérée par les pouvoirs publics comme résolument non polluante. Rédigé sous l’autorité du Professeur Claude Henri Chouard, ORL, le rapport « Le retentissement du fonctionnement des éoliennes sur la santé de l’homme » portait plus spécifiquement sur les nuisances sonores produites par ces dispositifs et la manière dont ces nuisances étaient perçues par les populations [1]. Le rapport rédigé par notre groupe de travail et présenté en mai 2017 à l’Académie s’inscrit dans la continuité de ce travail, compilant dix années de recherche sur le sujet tant en France que dans le reste du monde…[2]

– Que regroupe véritablement le « syndrome des éoliennes » dénoncé par les riverains ?

P. TBH. : Ce syndrome reste encore mal connu. Il rassemble des signes neurologiques (céphalées, acouphènes, troubles de l’équilibre), psychologiques (stress, dépression, irritabilité, anxiété, troubles de la mémoire, problèmes de concentration…), endocriniens (perturbations de la sécrétion d’hormones stéroïdes…), cardiovasculaires (hypertension, tachycardie…) ainsi que de nombreux autres signes plus généraux. Le problème vient du fait que ces symptômes ne sont pas spécifiques. En outre, une partie d’entre eux est très subjective… D’où la difficulté d’identifier clairement le lien entre la présence des éoliennes, les nuisances qu’elles engendrent (acoustiques, visuelles, électromagnétiques…) et la survenue de tous ces symptômes. Par ailleurs, ces manifestations ne touchent pas l’ensemble des riverains mais seulement une fraction d’entre eux.

« Le rotor de l’éolienne et la rotation des pales génèrent principalement des basses fréquences (20 à 100 Hz) et des infrasons (inférieurs à 20 Hz). » 

– Quelles sont les nuisances identifiées ?

P. TBH. : Si les nuisances visuelles sont indéniables, le bruit est de loin la plainte la plus fréquente. Le rotor de l’éolienne et la rotation des pales génèrent principalement des basses fréquences (20 à 100 Hz) et des infrasons (inférieurs à 20 Hz). Toutefois, leur intensité ne dépasse pas 60 dB, c’est-à-dire sensiblement moins que les nuisances sonores engendrées de manière naturelle (vagues, chutes d’eau, tremblements de terre…) ou artificielle (trafic routier ou aérien, compresseur…)

Une éolienne près d'une habitation

© ninikas

Il est peu probable qu’aux intensités ainsi définies, les infrasons puissent être perceptibles par l’oreille humaine, ce qui ne signifie toutefois pas qu’ils ne puissent pas être ressentis par le corps. Quant au bruit éolien « entendu » et « rajouté » au bruit résiduel (bruit de fond), il est donc essentiellement composé de basses fréquences. Mais là encore, son intensité reste dans les limites acceptables.

– Comment expliquer que ces infrasons et ces basses fréquences, finalement modérément intenses, puissent engendrer les symptômes, parfois intolérables, décrits par certains riverains ?

P. TBH. : Plusieurs pistes sont à l’étude. Parmi elles une stimulation des otolithes [3] qui jouent un rôle important dans la perception de l’équilibre. Une autre étude incrimine les pulsations pressionnelles infrasoniques qui pourraient stimuler le système vestibulaire, lui aussi essentiel dans les mécanismes de l’équilibre. La propagation des ondes basse fréquence pourrait également être ressentie par le corps lui-même, notamment les organes creux, susceptibles d’entrer en résonnance. Il reste encore beaucoup d’inconnues pour comprendre l’impact de ces éoliennes sur la santé des citoyens.

– On ne peut donc pas affirmer que ces installations seraient responsables de maladies environnementales ?

P. TBH. : L’éolien terrestre ne semble pas induire directement des pathologies organiques, mais il affecte au travers de ses nuisances sonores et surtout visuelles, la qualité de vie d’une partie des riverains et donc leur « état de complet bien-être physique, mental et social » qui définit aujourd’hui, selon l’OMS, le concept de santé.

« L’éolien terrestre ne semble pas induire directement des pathologies organiques, mais il affecte au travers de ses nuisances sonores et surtout visuelles, la qualité de vie d’une partie des riverains »

– In fine, quelles sont les recommandations auxquelles vous aboutissez ?

P. TBH. : Le rapport de 2006 recommandait la réalisation d’une enquête épidémiologique approfondie sur les dommages sanitaires, notamment auditifs, causés par les éoliennes. Il recommandait également la suspension à titre conservatoire de la construction d’éoliennes d’une puissance supérieure à 2,5 MW à moins de 1 500 mètres des habitations. Enfin, il suggérait de considérer les éoliennes comme des installations industrielles et qu’à ce titre, elles soient soumises aux mêmes contraintes et réglementations, notamment en matière de nuisances sonores. Dans les faits, ces recommandations ont été peu suivies d’effets. La réglementation actuelle, issue des pourparlers du Grenelle de l’environnement, fixe à 500 mètres (et non 1 500) la distance minimale entre les habitations et les installations. De plus, aucune enquête épidémiologique d’envergure n’a été initiée. On ne peut que le regretter.

La question est pourtant d’actualité. Les autorités prévoient que la part de l’éolien dans la consommation électrique passera de 5 % actuellement à 10 % en 2023. Cela ne peut se faire sans multiplier les champs d’éoliennes sur le territoire et recourir à des modèles plus puissants que ceux actuellement utilisés. Il faudra donc savoir si ces derniers ont un impact sanitaire et lequel. Le groupe de travail que j’ai présidé jusqu’en mai 2017 a notamment rappelé la nécessité d’entreprendre une étude épidémiologique prospective sur les nuisances sanitaires des éoliennes.

 

[1]  Vous pouvez accéder au communiqué de l’Académie Nationale de Médecine sur le rapport de 2006 en cliquant sur ce lien : http://www.academie-medecine.fr/publication100035507/
[2] Vous pouvez consulter le rapport de 2017 dans son intégralité en cliquant sur ce lien : http://www.academie-medecine.fr/wp-content/uploads/2017/05/Rapport-sur-les-%C3%A9oliennes-M-Tran-ba-huy-version-3-mai-2017.pdf
[3] Les otolithes sont des cristaux calcaires du liquide endolymphatique, en contact avec les cils des cellules sensorielles dans l’oreille interne, qui servent au sens de l’équilibre.

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