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Pr Céline Lemercier : « L'œil humain est facilement trompé mais la voiture de demain permettra sans doute d’éviter ces pièges »

Professeur de psychologie cognitive à l’université Toulouse Jean Jaurès et chercheur au laboratoire Cognition, Langues, Langage, Ergonomie (CLLE) au CNRS, Céline Lemercier est responsable du plateau technique « simul’auto ». Cette plateforme permet de simuler de nombreuses situations de conduite automobile. Les équipes du Pr Lemercier observent notamment les éléments susceptibles d’engendrer des phénomènes d’inattention chez le conducteur.

Portrait de Céline Lemercier

Céline Lemercier

– Quelles recherches menez-vous actuellement dans votre laboratoire ?

Céline Lemercier : La plateforme comporte neuf plateaux, chacun spécialisé dans un domaine de la cognition. Celui dont je suis responsable depuis 2001, « simul’auto », nous permet d’étudier toutes les problématiques comportementales – actuelles ou à venir – associées à la conduite d’un véhicule. Actuellement, une partie de nos travaux concerne la voiture autonome. Nous essayons de comprendre comment se modifieront les comportements et la gestion de l’attention du conducteur aujourd’hui responsable de la voiture, qui deviendra demain un « passager au volant ».

Dans une voiture autonome, ce « passager au volant » sera peut-être amené, à certains moments critiques, à reprendre les commandes manuelles de la voiture. Il est essentiel de savoir comment il arrivera à basculer de l’activité de loisir qu’il faisait comme passager à celle de pilote, sans mettre en danger sa vie et celle des autres usagers de la route. Cette même problématique se retrouve dans le domaine de l’aviation. Certaines compagnies ont noté que leurs pilotes commettaient de plus en plus d’erreurs car ils ne pilotaient pas assez. Une compagnie américaine a notamment instauré des sessions d’entrainement au pilotage manuel afin que les pilotes maintiennent leurs compétences.

« Une acuité insuffisante ou un champ visuel rétréci impactent la conduite et augmentent le risque de collision. »

– La baisse des perceptions sensorielles a-t-elle un impact sur la conduite ?

C. L. : L’altération des perceptions sensorielles affecte bien entendu les performances sur la route. Du moins en ce qui concerne la vision. Une acuité insuffisante ou un champ visuel rétréci impactent la conduite et augmentent le risque de collision. Cependant, par un phénomène d’adaptation, les conducteurs mettent en place des stratégies leur permettant de compenser en partie leur déficit. Ainsi, si leur vue décline, ils auront tendance à rouler plus lentement afin d’avoir plus de temps pour déchiffrer les panneaux. Ou encore, ils décideront de ne plus emprunter que des chemins qu’ils connaissent parfaitement.

Quant à l’audition, elle n’est que modérément sollicitée pour la conduite automobile et son déclin n’engendre pas une diminution substantielle de la capacité à conduire. Pour autant, le vieillissement ne se réduit pas à l’altération des capacités sensorielles. Il peut s’accompagner d’une diminution des facultés cognitives. Et là, c’est autre chose. Lorsque les fonctions cognitives sont atteintes, le risque d’accident croit de façon beaucoup plus importante. D’où les réflexions actuellement menées sur la nécessité d’une visite médicale régulière permettant d’attester de la capacité de la personne à continuer à conduire. Nos travaux ont également souligné l’importance majeure des déficits attentionnels dans la survenue d’accidents.

« Près de 4 accidents sur 10 sont consécutifs à un défaut d’attention. »

– Dans quelle mesure les déficits attentionnels sont-ils impliqués dans les accidents de la route ?

C. L. : Près de 4 accidents sur 10 sont consécutifs à un défaut d’attention [1]. Ce manque d’attention amène le conducteur à ne pas voir un élément important présent dans son champ visuel, ou à le voir mais à ne pas être en mesure de réagir à temps. On distingue trois types de déficits attentionnels. Tous n’ont pas le même impact sur la sécurité. Certains se révèlent beaucoup plus accidentogènes que d’autres. Premier déficit, la distraction. C’est la capacité à être distrait par un événement inattendu apparaissant de manière soudaine dans l’environnement. Par exemple, le chameau que l’on aperçoit sur le bord de la route parce qu’un cirque est en train de s’installer, ou encore le ballon qui arrive sur la chaussée. La distraction peut être cause d’accident. C’est le cas lorsqu’un carambolage survient sur une rocade. Les conducteurs de la voie d’en face sont « distraits », c’est ainsi qu’un accident sur une voie entraîne bien souvent un accident symétrique sur l’autre voie.

Femme avec lunettes qui conduit

©eggeeggjiew

Second déficit, l’inattention. Typiquement, il s’agit de la personne qui conduit mais pense à autre chose. Cet « autre chose » peut être une simple rêverie ou des pensées parasites comme le débrief de la journée que l’on vient de passer ou le menu du soir. L’inattention impacte la concentration du conducteur. Néanmoins, s’il se trouve dans un contexte de conduite complexe, ces pensées vont s’arrêter spontanément et il va pouvoir concentrer toute son attention à la route. Inversement, les pensées émotionnelles (rupture avec le conjoint, difficultés avec les enfants ou avec des collègues…) sont des pensées « ruminatives » beaucoup plus envahissantes. Même en cas de situation délicate sur la route, ces pensées vont continuer leur chemin. L’attention du conducteur est alors focalisée sur ces pensées perturbantes qui entraînent une altération du contrôle attentionnel sur la scène routière. Le risque d’accident est fortement majoré.

Enfin, on parle d’interférence lorsque le conducteur, tout en conduisant, fait autre chose, comme téléphoner ou envoyer un SMS. Son attention, affectée simultanément à deux tâches, est moins focalisée sur la conduite.

– Comment gérer ces déficits attentionnels et réduire le risque d’accident ?

C. L. : Pour limiter l’interférence liée aux systèmes embarqués, le mieux est d’éviter de les utiliser. On sait que, avec ou sans kit main libre, téléphoner au volant est dangereux car l’esprit ne sait pas se concentrer à la fois sur la route et sur une discussion. Même les systèmes intégrés entraînent un déficit attentionnel.

Pour éliminer les pensées « ruminantes », il existe des stratégies qui ont recours aux pensées distractives. Par exemple, si vous êtes rongé par une rupture amoureuse, on vous demande, pour interrompre le flot incessant de ces pensées perturbantes, de vous concentrer sur des choses factuelles, non émotionnelles.

Nous avons vu que de nombreux phénomènes visuels peuvent perturber l’attention des pilotes d’avion. Existe-t-il des phénomènes similaires au volant d’une voiture ?

C. L. : En conduite automobile, il existe un phénomène appelé « effet tunnel » qui correspond à un rétrécissement du champ visuel. C’est un peu comme si toute la vision périphérique disparaissait. Cet effet tunnel peut être dû à des facteurs physiques (plus on accélère, plus l’information périphérique est ignorée) ou à une surcharge attentionnelle (l’esprit étant occupé par une multitude de tâches, le conducteur se concentre sur sa vision fovéale). Plus l’attention de la personne est dispersée, plus son regard va être fixé sur la vision centrale au détriment de la perception de l’environnement qui l’entoure. Or, les informations en provenance de la périphérie sont très importantes pour la sécurité. On estime ainsi que le champ de vision d’un piéton est de l’ordre de 180°, contre 100° pour une voiture roulant à 40 km/h et de seulement 30 à 40° pour une voiture roulant à 130 km/h.

« Plus l’attention de la personne est dispersée, plus son regard va être fixé sur la vision centrale au détriment de la perception de l’environnement qui l’entoure. »

Un autre trouble observé est ce que l’on appelle « l’aveuglement inattentionnel ». Il s’agit d’un phénomène par lequel le conducteur va au contraire négliger un élément présent au milieu de son champ de vision central. Un événement qu’il ne « peut pas » ne pas voir. Et pourtant, il ne le voit pas, il est comme « effacé ». Cet aveuglement est en général consécutif à une focalisation de l’attention sur un élément, en particulier dans un environnement complexe et dynamique exigeant d’identifier la cible et d’ignorer de nombreux distracteurs alors que tous sont en mouvement. Les travaux de Moss le confirment [2]. Sur simulateur, un conducteur à qui on demande de « toujours suivre les flèches bleues » aura un risque important d’être tellement concentré sur la consigne « suivre les flèches bleues » qu’il va tourner sans voir une moto arrivant face à lui. Le risque que le conducteur ne voie pas cette moto et provoque une collision dépend de la couleur de l’engin. Ainsi, si la moto est bleue (comme les flèches), le conducteur sera plus à même de l’identifier que si celle-ci est jaune, couleur ne correspondant pas au critère de focalisation de l’attention du conducteur.

Quant aux illusions, elles sont nombreuses. La perception de la vitesse est ainsi très différente selon que la route est large ou étroite, mais aussi selon le type de revêtement (plus il est bruyant, plus on a le sentiment de conduire vite). De même, la perception de la distance est modifiée de nuit (les couleurs et les contrastes s’estompent, la vision du relief est altérée) mais également par la déclivité de la route. Les distances paraissent plus courtes en montée qu’en descente, d’où l’importance de maintenir une distance de sécurité supérieure lorsque la route est en pente. Il existe également des routes dont la pente réelle est opposée à la pente apparente. La plus connue est sans doute la « route ensorcelée » de Jérusalem qui semble monter, alors qu’en réalité elle descend. L’œil humain est facilement trompé, mais les capteurs de la voiture de demain permettront sans doute d’éviter ces pièges…

 

[1] Lemercier Céline, Cellier Jean-Marie, « Les défauts de l’attention en conduite automobile : inattention, distraction et interférence », Le travail humain, 2008/3 (Vol. 71), p. 271-296. DOI : 10.3917/th.713.0271. URL : https://www.cairn.info/revue-le-travail-humain-2008-3-page-271.htm
[2] Moss S.B. Astur R.S. (2007). Feature-based attentional set as a cause of traffic accidents. Visual Cognition, 15 (2), 125-132.

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