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Pr. Hubert Ripoll : « Les sportifs ont un système visuel extrêmement performant »

La rapidité et la précision avec lesquelles nos sportifs agissent, visent, rattrapent, renvoient, frappent ou encore ripostent, la magie avec laquelle ils conservent leur équilibre, perçoivent le moindre petit changement dans leur environnement est-elle due à des compétences sensorielles différentes des nôtres ?

Portrait du professeur Hubert Ripoll

Pr Hubert Ripoll

Entretien avec le Professeur Hubert Ripoll, créateur à l’INSEP du premier laboratoire français de psychologie cognitive appliquée au sport.

 

La capacité des sportifs de haut-niveau à voir beaucoup d’éléments, en une fraction de seconde et dans un champ visuel extrêmement large, est impressionnante. Comment l’explique-t-on ?

Pr. Hubert Ripoll : Cette compétence, d’aucuns la nomment la « vista ». À quoi est-elle due ? Pendant longtemps deux camps se sont affrontés. D’un côté, les optométristes, principalement américains, plaidaient pour leur paroisse et expliquaient que la vista était liée à des capacités visuelles spécifiques. On pouvait donc entraîner l’œil comme on entraîne un muscle. De l’autre côté, les psychologues du sport considéraient que l’essentiel de ce processus était cognitif. Ils estimaient qu’on perçoit bien dans le champ visuel ce qu’on comprend bien, ce qu’on interprète correctement, ce qu’on anticipe. Aujourd’hui on s’accorde à dire que cette seconde hypothèse est la bonne. La vista ne se caractérise pas par une meilleure vision au plan physiologique du terme. Ce n’est pas la physiologie rétinienne qui est déterminante, mais la capacité avec laquelle le cerveau analyse l’information qu’il reçoit.

– Et cela s’apprend ?

H. R. : Bien sûr. Si vous utilisez de manière permanente votre système visuel dans des conditions extrêmes il devient de plus en plus efficace pour capter rapidement la bonne information et délaisser les autres. Par exemple, les joueurs de tennis, de tennis de table ou les escrimeurs ont un système visuel extrêmement performant. Mais comme je le disais, ces performances ne relèvent pas tant de l’acuité visuelle que de la perception du mouvement et de la capacité à cordonner les yeux et la tête. Ces compétences s’acquièrent progressivement. Contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas naturel, ce n’est pas inné, cela s’apprend. Si on prend le cas des joueurs de tennis de table, on leur demande de suivre du regard une balle qui peut atteindre 200 à 300° de vitesse angulaire. Or les limites de poursuite visuelle de notre œil sont de l’ordre de 60° par seconde. Pas plus. Physiologiquement il est impossible de suivre une balle du regard contrairement à ce que pensent les joueurs et ce qu’enseignent les entraîneurs, sauf si celle-ci se dirige face à vous – dans ce cas, la vitesse et l’accélération angulaire sont nulles. Par contre, si elle arrive latéralement, par exemple pour un coup droit, sa vitesse angulaire est si élevée qu’il n’est pas possible de la poursuivre. Comment font donc les champions qui semblent y parvenir ? En anticipant le point de contact de la raquette et de la balle et en déplaçant le couple tête-œil à cet endroit précis.

Homme tirant au pistolet sur des cibles

© Brian Asmussen

On retrouve une situation semblable avec les tireurs. Pendant des décennies on a enseigné aux tireurs au pistolet de vitesse qu’il fallait regarder leur organe de visée et déplacer l’œil et l’arme en même temps d’une cible à l’autre. J’ai montré que c’était impossible. D’ailleurs les experts ne font pas cela : ils effectuent une saccade visuelle. Dès que le premier coup est parti, la saccade amène l’œil sur l’autre cible puis le bras et l’arme vont s’aligner sur la direction du regard. À partir de ces observations, les méthodes d’entraînement des tireurs ont changé. Par exemple, apprendre à tirer en occultant son bras et son arme. L’entraîneur place un écran entre le regard du tireur et son arme. Il ne peut pas voir son arme… Il va donc aligner la direction de son arme sur la direction « ressentie » de son œil. À l’intérieur de sa tête, une boucle sensori-motrice passe par les muscles oculomoteurs, et les informations qui sont données sur la position de la tête (muscle des gouttières vertébrales, cervicales…).

Pour enseigner cette manière de regarder, l’entraîneur ne va pas seulement utiliser du matériel adéquat (comme ici l’écran) mais aussi des « intentions » et des « images mentales ». Tout cela permet de mettre en place un processus qui est tout sauf naturel, mais qui, très économe et très efficace, permet un précieux gain de temps. On le voit en escrime : un temps de réaction simple est de l’ordre de 180 microsecondes, un temps de réaction complexe supérieur à 400 ms. Or, en escrime, les interactions (parade et riposte) durent parfois moins de 200 ms ! C’est théoriquement impossible. Le système nerveux n’est pas prévu pour ça. Il va s’adapter, développer des automatismes cognitifs.

« L’attention flexible est la capacité, si on a engagé son attention sur une information et que celle-ci n’est pas pertinente, de désengager immédiatement son attention pour faire autre chose. »

– Ces compétences développées dans le sport peuvent-elles être utilisées dans d’autres domaines ?

H. R. : Cette performance du système nerveux et du système cognitif développées dans le sport de haut niveau est généralisable aux activités qui présentent des caractéristiques identiques. Mais seulement à celles-ci. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans le domaine de la recherche. Pour évaluer l' »attention flexible », il a fallu modéliser des situations comparables à celles auxquelles les sportifs sont soumis. L' »attention flexible » est la capacité, si on a engagé son attention sur une information et que celle-ci n’est pas pertinente, de désengager immédiatement son attention pour faire autre chose. Ces processus de désengagement de l’attention durent de l’ordre de 300 ms. Il est difficile d’étudier cette « attention flexible » pendant une compétition. On a donc mis au point des exercices. On a construit des situations qui représentent des contraintes proches des contraintes sportives, comme des jeux, où il faut repérer le plus vite possible des signaux rares parmi une masse de signaux. Le sportif est assis dans un laboratoire, avec des écouteurs et des électrodes sur la tête. On étudie son fonctionnement visuel, et les processus décisionnels qui interviennent…

« D’une manière générale, quelles que soient les activités, on se rend compte que les champions déplacent peu leur regard. L’information pertinente est traitée en vision périphérique, ce qu’aucun d’entre nous ne ferait spontanément. »

– Vous avez étudié chez le sportif de haut niveau la notion d’économie du regard, c’est-à-dire la capacité à réduire le temps de fixation et à utiliser de façon optimale la vision périphérique… Comment apprendre à « économiser » son regard ?

H. R. : « Bien regarder » ce n’est pas « fixer » un objet mais être capable de traiter la bonne information. En compétition, les informations sont nombreuses, parmi elles certaines sont pertinentes mais beaucoup ne le sont pas ou peu. De plus toutes ces informations sont distribuées dans un espace qui peut être très large et dépasser les limites anatomiques du système visuel. Ces limites sont liées à la position de l’œil et à son fonctionnement. D’une part, l’œil est dans son orbite, protégé par une arcade et limité dans son mouvement. D’autre part, le sportif doit avoir une vision la plus large possible, mais cette vision périphérique n’est pas une vision de précision. Il faut alors savoir faire des focus très rapides et très précis sur certains points pertinents. Il faut être capable de changer de focale promptement et déplacer les faisceaux visuels en parallèle. D’une manière générale, quelles que soient les activités, on se rend compte que les champions déplacent peu leur regard. L’information pertinente est traitée en vision périphérique, ce qu’aucun d’entre nous ne ferait spontanément. Vous ou moi, nous tournons la tête, nous suivons du regard. Mais si le sportif de haut niveau agissait comme nous, son regard ne serait jamais là où il faut… Les sportifs experts dans leur domaine sont extrêmement économes. Ils peuvent le faire parce qu’ils ont une bonne connaissance de la situation, de ce qui va se produire et peuvent se préparer en conséquence…

© ilbusca

© ilbusca

– Comme dans l’exemple du gardien de but que vous citez dans votre ouvrage[1] qui ne voit pas seulement le ballon mais les appuis du tireur, sa posture, et prévoit la manière dont le ballon va être tiré…

H. R. : En effet. En même temps le tireur va essayer de tromper le regard sagace du gardien de but… En pénalty, le tireur va veiller à ne surtout par regarder l’endroit où il va envoyer la balle. Pour tenter d’induire l’adversaire en erreur… Cette utilisation du regard pour feindre, pour bluffer l’adversaire est également très utilisée dans les sports de combat. Le regard indique qui l’on va porter un coup spécifique mais en réalité, on en porte un autre… La maitrise de son regard est très importante…

« Les images mentales ont une propriété extrêmement utile. Lorsqu’on effectue une action, cette action a son corrélat mental, son double mental. »

– La « visualisation » est une autre forme de regard qui ne fait plus intervenir l’œil mais le cerveau. Vous la considérez comme essentielle… Ce regard intérieur s’éduque lui aussi ?

H. R. : Les images mentales ont une propriété extrêmement utile. Lorsqu’on effectue une action, cette action a son corrélat mental, son double mental. On peut utiliser ces images mentales dans une perspective strictement clinique par exemple pour gérer les émotions, le stress, pour faire face à des circonstances particulières. L’image mentale est utilisée aussi dans des cas d’apprentissage. Il est clairement démontré que la pratique mentale de certaines activités, combinée avec une pratique réelle, entraîne de meilleurs effets que la seule pratique réelle…

Manipuler mentalement une image, entraîne une activation des territoires corticaux sollicités lorsqu’on effectue cette action de manière réelle. Donc en utilisant les images mentales on sollicite la fonction… Et cela avec une extrême précision ! J’ai conduit des expériences sur des parcours de ski ou des séquences de danse. On demandait au danseur de se représenter un solo composé de 10 éléments… À chaque début d’élément, il devait dire un top verbal. Chez les sportifs de haut niveau, ces images mentales sont d’une précision redoutable. L’image mentale et la figure réellement réalisée sont parfaitement synchrones. L’enchaînement des figures de danse ou des éléments de parcours se fait à la seconde près. Le même type d’expérience a été effectué sur des parcours de marche par une équipe de Lyon (Institut du cerveau) ainsi qu’aux États-Unis. On sait empiriquement, que le fait de manipuler ces images avant une voltige, un slalom, ou encore un plongeon, va entraîner une facilitation du geste lui-même. L’image mentale à une force tout à fait extrême…

« C’est par l’inter-sensorialité qu’on parvient à optimiser un geste. L’audition joue son rôle. Si on occulte un système sensoriel on perturbe la performance. »

– Quel rôle joue l’audition ? En aéronautique avant le décollage on redit à voix haute tous les points de la check list qu’on vérifie… Prononcer une action aide à la faire et à la voir ?

H. R. : La parole a une fonction particulière. Elle est à l’audition ce que la perception visuelle est à la vue. Votre interrogation pose la question fondamentale de l’intersensorialité : on voit mieux ce que l’on a dit ou entendu… On met toujours le focus sur la perception visuelle, comme si elle seule existait. Certes, elle est prépondérante. Mais ce qui la rend particulièrement efficace c’est de combiner avec l’ensemble des informations qui proviennent de la situation (proprioception, informations provenant du corps, de l’environnement…). Le moindre détail peut être important. Par exemple, le flux de l’air sur une oreille peut ajouter une information essentielle sur le déplacement d’un joueur, d’une balle ou du corps dans l’espace pour un gymnaste ou un plongeur… Le sportif, quand il est dans une situation extrême, va traiter l’information par tous ces canaux et c’est ce qui va lui permettre de réaliser des actes qui nous semblent presque impossibles comme de lancer une balle en arrière en sachant précisément, sans l’avoir vu, où se situe l’autre joueur. C’est par l’inter-sensorialité qu’on parvient à optimiser un geste. L’audition joue son rôle. Si on occulte un système sensoriel on perturbe la performance. Inversement, on peut au cours de l’entraînement apprendre à l’individu à évoluer en se privant d’un type de perception sensorielle. Le judo utilise essentiellement des informations visuelles et proprioceptives. Si on travaille avec un bandeau – donc en se coupant de toute information visuelle – cela permet de progresser dans la perception des informations proprioceptives. C’est ce que font naturellement les judokas handicapés visuels.

 

[1] Hubert Ripoll, « Le mental des champions ». Éditions Payot, 2008. PP. 98-99

Le Professeur Ripoll publie en août prochain « La résilience par le sport » chez Odile Jacob. Cet ouvrage dresse le portrait de 24 personnes handicapées de naissance ou à la suite d’un grave accident de la vie, qui ont voulu « rester debout » et sont devenus champions.
http://laresilienceparlesport.blogspot.fr

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