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Pr Moulin : « Le déjà-vu pourrait être une vérification des souvenirs »

Professeur titulaire au Laboratoire de Psychologie et Neurocognition de l’Université Grenoble-Alpes, Christopher Moulin est notamment connu pour ses recherches sur le « déjà-vu ». Menés en collaboration avec le Docteur Akira O’Connor, ses travaux ont apporté un nouveau regard sur ce phénomène perturbant, qui aurait déjà été ressenti par 50 à 80 % des 20-40 ans[1].

Portrait du professeur Christopher Moulin

Pr Christopher Moulin

– Nous avons tous une idée de ce qu’est le déjà-vu, mais en existe-t-il une définition consensuelle ?

Christopher Moulin : Le déjà-vu est un des phénomènes les plus intéressants qui soient car c’est à la fois une expérience immédiatement reconnaissable par celui qui la vit, et totalement subjective. Du fait de cette subjectivité, la définition est complexe. Pour faire simple, il s’agit d’un conflit entre deux évaluations d’une trace mnésique avec d’un côté une sensation de familiarité face à un événement, et de l’autre la certitude que cette familiarité est fausse. La spécificité du déjà-vu est que ce conflit ne peut être résolu.

On estime qu’il existe deux catégories de déjà-vu, le « déjà-vu fugace », qui ne dure pas plus d’une minute, et le « déjà-vécu » qui est plus durable et plus fort. Dans le « déjà-vécu », nous pouvons avoir le sentiment que nous sommes capables de prédire la suite des événements, une sensation de prescience.

« Il existe deux catégories de déjà-vu, le déjà-vu fugace et le déjà-vécu. »

– Comment s’expliquent ces phénomènes au niveau cérébral ?

C. M. : La recherche sur le phénomène du déjà-vu en est encore à ses débuts. De nombreuses hypothèses ont été émises quant à son origine, sans qu’aucune n’ait été confirmée pour le moment.

Avec le Docteur Akira O’Connor, nous avons créé des situations de déjà-vu expérimental qui ont permis d’identifier un certain nombre de mécanismes en jeu. Nous avons utilisé une technique standard de création de faux souvenirs pour susciter une sensation de déjà-vu chez les participants. Le protocole consistait à lire une série de mots apparentés à la thématique du sommeil : « nuit », « lit », oreiller », etc. mais sans jamais prononcer le mot « sommeil ». Ensuite, nous avons demandé aux participants s’ils avaient entendu un mot commençant par la lettre « s » : ils étaient certains que non. Puis, nous leur avons demandé s’ils avaient entendu le mot « sommeil », et là, même s’ils savaient que ce mot ne pouvait pas avoir été prononcé car il commence par « s », ils avaient l’impression de l’avoir entendu.

Schéma de cerveau

©pukrufus

Grâce à cette expérience, nous avons pu montrer l’implication des aires frontales, les zones du cerveau en jeu dans la prise de décision et la résolution des conflits. Nous savons également que les zones mnésiques du lope temporal sont impliquées, de façon restreinte pour le « déjà-vu fugace » et de façon plus étendue pour le « déjà-vécu », qui peut toucher d’autres zones comme celles des émotions, ou encore l’hippocampe, qui est chargé de la récupération de l’information.

– La sensation de déjà-vu peut être annonciatrice d’une crise pour les personnes souffrant d’épilepsie. Comment l’explique-t-on ?

C. M. : Le Professeur Serge Vulliémoz, neurologue aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), estime que la crise d’épilepsie entraînerait une sorte de « court-circuit » qui pourrait libérer accidentellement de l’information stockée dans l’hippocampe et serait ainsi à l’origine de la sensation de déjà-vu. C’est une explication parmi d’autres. Il existe en fait de nombreuses hypothèses pour tenter de comprendre les mécanismes impliqués. Encore une fois, nous ne sommes qu’aux prémices des recherches dans ce domaine.

« Le déjà-vu serait comme une sorte de fact-checking du cerveau. »

– Certaines personnes sont-elles davantage sujettes au déjà-vu ?

C. M. : Ces épisodes sont plus fréquents chez les jeunes que chez les personnes âgées. Le Dr. O’Connor a émis une hypothèse assez convaincante pour l’expliquer : le cerveau disposerait d’un système de vérification pour surveiller la manière dont fonctionne sa mémoire et filtrer les faux souvenirs. Le déjà-vu serait comme une sorte de « fact-checking » du cerveau, pour reprendre le jargon de la presse. Avec cette hypothèse, on peut expliquer la prépondérance du déjà-vu chez les sujets jeunes, qui auraient un système de vérification plus efficace que les personnes plus âgées.

– Des observations suggèrent que le déjà-vu est plus fréquent lorsqu’on est fatigué ou stressé. Est-ce véridique ?

C. M. : Il y a peu de recherches sur le sujet. On pense que le lobe temporal a plus de facilité à générer des sensations de fausse familiarité en cas de fatigue ou de stress. Il semblerait que ce soit également le cas pour d’autres manifestations de dissociation comme le « mot sur le bout de la langue » (je sais qu’un mot m’est familier et pourtant je n’arrive pas à le retrouver) ou le « boucher dans le bus » (je reconnais mon boucher quand je le vois dans son échoppe mais si je le croise dans le bus, son visage m’est familier mais je ne sais plus qui il est).

– Vous travaillez sur un projet lié au fact-checking, pouvez-vous nous en dire davantage ?

C. M. : Je monte actuellement un programme de recherche dans lequel je reprends l’idée de ce « conflit » entre une information que l’on sait objectivement fausse et la « familiarité » qu’elle suscite en nous, pour porter un autre regard sur le phénomène des fake news. On pourrait ainsi envisager qu’un jour, un réseau artificiel intelligent – par exemple Twitter ou un autre réseau social – puisse apprendre à faire ce « fact-checking » que le cerveau réalise de manière naturelle.

 

[1] Hugo Jalinière, « Question de la semaine : comment s’explique la sensation de déjà-vu ? », Sciences et avenir, le 23 février 2018. Disponible en ligne : https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/question-de-la-semaine-comment-s-explique-la-sensation-de-deja-vu_121473

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