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Soigner en un clin d’œil

Mettre au point des systèmes permettant de délivrer des médicaments directement dans l’œil. Ce rêve, auquel de nombreux chercheurs travaillent depuis des décennies, est sur le point de devenir réalité. Les explications du Professeur Francine Behar-Cohen, chercheur à l’Inserm, professeur d’ophtalmologie à l’Université Paris Descartes et à l’Université de Lausanne, et fondatrice de la startup Eyevensys, dédiée au développement de nouvelles thérapies protéiques à usage ophtalmologique.

Un médecin met des gouttes dans l’œil d'un monsieur senior

© Jovanmandic

Les injections d’anti-VEGF (Vascular Endothelium Growth Factor) ont modifié le pronostic de certaines DMLA (exsudatives) et de la rétinopathie diabétique, qui sont les deux principales causes de malvoyance dans les pays industrialisés. Ces affections sont caractérisées par la prolifération sous la rétine de néovaisseaux exsudatifs, c’est-à-dire de vaisseaux anormaux, qui laissent passer du sérum et/ou du sang. Cette exsudation provoque un soulèvement de la rétine et/ou des hémorragies rétiniennes. Les anti-VEGF inhibent la néoangiogenèse : la croissance de nouveaux vaisseaux sanguins à partir de vaisseaux existants. Mais pour atteindre la rétine, il faut que ces médicaments parviennent à pénétrer à l’intérieur de l’œil. Les patients doivent donc subir tous les mois une piqûre dans le globe oculaire (IVT ou injection intravitréenne). D’où le rêve caressé par les ophtalmologues : trouver un moyen d’introduire ce médicament – ou d’autres – dans l’œil, de manière non invasive.

Traverser la barrière oculaire

Plusieurs équipes travaillent actuellement à la mise au point de galéniques permettant d’instiller des gouttes dans l’œil et de les faire pénétrer à l’intérieur du globe oculaire, grâce à des polymères ou d’autres agents. Elles doivent également trouver un moyen pour que la substance demeure suffisamment longtemps au contact de l’œil et ne soit pas trop rapidement évacuée par le film lacrymal. Les premiers travaux sont prometteurs, le médicament se retrouve bel et bien dans l’œil. Cependant, dans des quantités encore très insuffisantes. Parviendra-t-on à franchir les derniers obstacles ? « Des essais cliniques sont en cours, nous aurons la réponse dans un an ou deux » nous précise le Pr. Behar-Cohen.

Le dispositif développé par les équipes de Francine Behar-Cohen vise à produire in situ des molécules thérapeutiques. Il est pourvu de micro-aiguilles, à l’image des fameuses « bagues » couvertes de petits picots, qui servaient autrefois à la réalisation du vaccin BCG. Ces micro-aiguilles réalisent d’infimes injections à la surface de l’œil, puis y délivrent un plasmide génétiquement modifié. Une fois sur place dans les cellules, le plasmide transforme ces dernières en « usines » à fabriquer la protéine-médicament.

Portrait de Francine Behar-Cohen

© Francine Behar-Cohen

D’autres dispositifs similaires sont développés par différentes équipes dans le monde, associant un système de micro-injection et une thérapie génique. La plupart de ces traitements reposent sur des virus, mais pas celle développée par le Pr. Behar-Cohen : « Nous avons opté pour une thérapie sans virus pour plus de sécurité et de flexibilité et pour réduire le coût de ce traitement, adressé à des patients atteints de maladies fréquentes. » Dans ce dispositif, la micro-injection est associée à un courant électrique afin de faire rentrer le plasmide à l’intérieur de l’œil. Cette étape est appelée « l’électrotransfection ». L’efficacité est durable, de l’ordre de 8 à 9 mois.

Des lentilles médicaments

Ces traitements présentent néanmoins un frein lié à l’observance car ils nécessitent des instillations pluriquotidiennes qui peuvent devenir lassantes pour les patients, voire engendrer des irritations oculaires. Là encore, de nombreux chercheurs ont planché sur le sujet. Comment remplacer ces gouttes par un traitement qui se diffuserait lentement dans l’œil et serait donc moins contraignant ?

Une innovation américaine a fait la une de la presse scientifique l’été dernier [1]. Il s’agit d’une lentille imprégnée d’une substance thérapeutique destinée aux malades atteints de glaucome. L’idée de créer des « lentilles-médicaments » avait déjà été explorée par plusieurs équipes, mais le dispositif se heurtait à un problème : la difficulté d’administrer la substance de manière progressive.
L’ophtalmologue Joseph B. Ciolino, de l’Hôpital de l’œil et de l’oreille du Massachusetts et professeur de médecine à l’université de Harvard, est parvenu à dépasser cet obstacle. Il a développé une lentille recouverte d’une couche de latanoprost (un traitement du glaucome, habituellement administré sous forme de gouttes) et protégée par un film de polymères. Grâce à ce film, le traitement se diffuse de manière lente, progressive et uniforme dans l’humeur aqueuse. Cette lentille pourrait être efficace une ou plusieurs semaines. De plus, le film de polymères est situé sur le pourtour de la lentille et n’affecte pas ses qualités réfractives.

De leur côté, les équipes de Francine Behar-Cohen ont développé un système, baptisé Eyegate, pour le traitement de l’uvéite, une infection de la chambre antérieure de l’œil. « C’est comme une lentille, mais on utilise un courant électrique pour faire rentrer un médicament ionisé dans l’œil…. L’efficacité est seulement locale, mais la durée d’action est d’une semaine. » Le projet est actuellement en essai clinique (phase 3).

Pour le Pr. Behar-Cohen, la période actuelle est passionnante : « De très nombreux projets ont été travaillés dans les labos, plusieurs parviennent actuellement à maturité et sont au stade des essais cliniques. » Dans un proche avenir, beaucoup d’innovations sont donc à attendre dans ce domaine. Dans quelques années, les collyres ne seront peut-être plus qu’un souvenir !

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