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Stimulation magnétique et électrique du cerveau : vers une guérison des acouphènes ?

Stimulation transcrânienne

© Maxiphoto

Dix pour cent des Français souffrent d’acouphènes. Si ces acouphènes sont très supportables pour la majorité des gens, on estime que pour un million et demi de personnes ils sont en revanche extrêmement gênants, au point d’entraîner chez certains patients des dépressions sévères.

Depuis 2010, un colloque pluridisciplinaire est organisé tous les ans au mois de septembre pour faire le point sur les soins et la recherche en acouphénologie. Nous avons rencontré le Docteur Michel Paolino, en charge de l’édition 2016.

 

– Quels sont les principaux progrès en matière de traitement des acouphènes ?

La première révolution a été de porter un regard pluridisciplinaire sur les acouphènes au lieu de se focaliser sur des causes purement ORL ou purement neurologiques. Depuis sa création, l’IMERTA (Institut méditerranéen de recherche et de traitement des acouphènes) regroupe de nombreux spécialistes allant de l’ORL au neurologue, du biologiste au psychiatre sans oublier le stomatologue, l’ostéopathe, les audioprothésistes, les psychologues et même un cardiologue. Non seulement de nombreuses disciplines collaborent ensemble pour comprendre et soigner les acouphènes, mais ces équipes regroupent dans un même lieu des cliniciens et des chercheurs. C’est cette association de compétences qui a permis de porter un regard totalement neuf sur les acouphènes.

« La première révolution a été de porter un regard pluridisciplinaire sur les acouphènes au lieu de se focaliser sur des causes purement ORL ou purement neurologiques. »

Cette même logique se retrouve au sein de l’AFREPA (Association française des équipes pluridisciplinaires en acouphénologie) qui réunit également des équipes pluridisciplinaires dans le but de faire avancer la recherche et de diffuser nos connaissances. Le résultat de cette mobilisation est sans appel. Pendant très longtemps les médecins confrontés à un patient acouphénique lui répondaient « qu’on n’y pouvait rien », qu’il n’y avait « rien à faire ». Aujourd’hui, la palette des thérapies est très large. Ces thérapies sont proposées en association, et quel que soit le type d’acouphène il est toujours possible de soulager, au moins partiellement, la souffrance du patient.

– L’IMERTA, que vous dirigez, comporte un pôle de neurochirurgie, un pôle de neuroradiologie et un pôle de neurosciences. Où en sommes-nous aujourd’hui des recherches sur le cerveau ?

C’est un domaine où la recherche est très dynamique. À la fois pour comprendre l’origine des acouphènes, mais aussi la cause de leur persistance chez certains patients et enfin pour explorer de nouveaux traitements. En matière de recherche, l’imagerie fonctionnelle nous permet de mieux comprendre le cerveau. En matière de traitement il y a, globalement, deux approches principales. La stimulation magnétique et la stimulation électrique. L’une et l’autre visent à modifier le comportement d’une zone cérébrale afin de moduler la réponse du cerveau et réduire la perception des acouphènes.

Portrait de Michel Paolino

Michel Paolino

– Avec quels résultats, et quels espoirs pour l’avenir ?

La stimulation magnétique transcrânienne est une piste extrêmement intéressante. Cette technique, utilisée notamment en psychiatrie pour améliorer des dépressions sévères ou des patients bipolaires résistants aux traitements médicamenteux, ainsi que pour des affections neurologiques comme la maladie de Parkinson, intéresse depuis longtemps les spécialistes des acouphènes. La méthode est totalement indolore, non invasive et quasi sans effet secondaire. En pratique, le patient porte un casque sur lequel sont fixées deux bobines magnétiques qui génèrent un champ. La conjonction de deux aimants permet d’avoir un champ centré, directif, bien défini, alors que le champ magnétique se diffuse de manière plus globale. La variation rapide d’un champ magnétique à proximité du crâne va induire à l’intérieur du cerveau des modifications des champs électriques et donc de l’activité des neurones dans cette zone.

– Quelles zones du cerveau sont visées par la stimulation magnétique transcrânienne ?

Pour les acouphènes, les premières expériences ont porté sur l’aire auditive, située au dessus du pavillon de l’oreille. Les résultats sont intéressants avec des améliorations de l’ordre de 30 %.

Des études sont venues confirmer que d’autres régions cérébrales jouaient un rôle non seulement parce que les acouphènes venaient les impacter mais aussi parce qu’elles seraient impliquées dans le processus d’installation des acouphènes chez certaines personnes. La zone frontale notamment. Nous sommes allés stimuler cette zone frontale chez des patients acouphéniques, avec un petit succès.

Une autre piste extrêmement intéressante est en cours de développement. C’est le neurologue belge Laurent Rénier (Université catholique de Louvain) qui a exploré cette piste. Alors que nous nous étions contentés de travailler sur l’aire auditive et le cortex frontal (lié à la dépression), il a eu l’idée de se pencher sur le cortex préfrontal. Cette zone est impliquée dans de nombreux processus dont des fonctions cognitives comme le langage, la mémoire du travail, le raisonnement, etc. Contrairement à la zone auditive que nous avons du mal à atteindre avec la TMS, car elle est située en profondeur, la zone préfrontale est facile d’accès. Les résultats préliminaires de Laurent Rénier sont très prometteurs.

Du côté de la zone auditive, on se demande souvent si nos résultats ne seraient pas parcellaires précisément parce que nos appareils ne sont pas assez puissants pour l’atteindre efficacement. On espère avoir des moyens nous permettant d’aller plus profondément dans le cerveau afin de « taper » la zone ciblée. Il faut savoir que dans cette partie du cortex auditif on retrouve une répartition fréquentielle, comme dans la cochlée. Elle est disposée de telle manière qu’on rencontre en premier les fréquences graves alors que les fréquences aigues sont plus profondes. Si nous disposions d’un faisceau magnétique capable d’aller plus loin, vers les fréquences aigues, nous serions vraisemblablement plus efficaces.

« L’implant cochléaire fait merveille chez certains patients. »

– Quid des autres modes de stimulation ?

On a beaucoup travaillé sur la stimulation électrique du cerveau. La stimulation externe n’a jamais apporté de résultats flagrants. En revanche à partir du concept né des implants cochléaires, qui vont stimuler directement l’oreille interne à l’intérieur de la boîte crânienne, on a réfléchi à d’autres approches. Car l’implant cochléaire fait merveille chez certains patients. J’ai eu la chance d’avoir un médecin implanteur à Marseille. Je lui ai demandé pour certains de mes patients acouphéniques en détresse de tenter de les opérer. On a eu des résultats étonnants : des patients sourds… mais victimes d’acouphènes ont vu ces derniers disparaître totalement après la pose d’un implant cochléaire. Aujourd’hui cette approche est validée : tout le monde sait l’impact bénéfique de l’implant cochléaire sur les acouphènes.

– Que faire pour ceux qui ont une audition correcte ?

Si on les implante, on leur fait perdre leur capacité à entendre naturellement ! Des implants d’oreille moyenne se sont développés. On cherche aujourd’hui le type de stimulation électrique idéale. Il faut trouver les bonnes fréquences, les bonnes intensités, les bonnes polarités, ainsi que les bonnes périodes de repos pour l’oreille et le meilleur endroit pour implanter… On sait que seule la polarité positive est bénéfique pour les acouphènes. Mais on sait aussi que tout courant non équilibré en charge est nocif pour les tissus biologiques ; tout l’enjeu pour supprimer les acouphènes est d’arriver à envoyer le message électrique idoine. On travaille sur des modèles qui envoient pendant un temps très court une stimulation positive très intense, puis de petites stimulations négatives peu intenses et longues… Plusieurs équipes dont celle d’Arnaud Norena avec l’IMERTA, tentent de trouver la meilleure combinaison possible.

Une autre piste de recherche intéressante : la stimulation électro-acoustique, qui combine la stimulation électrique et les thérapies sonores. D’autres chercheurs comme le néo-zélandais Grant Searchfield et le néerlandais Dirk de Ridder (université d’Otago, Dunedin school of medicine) se sont lancés sur des pistes encore plus étonnantes et tentent de réaliser une stimulation électrique directement sur certaines zones du cortex. Cette technique est encore très débutante (une quinzaine de patients opérés), elle expose au risque infectieux et les chercheurs sont confrontés à la difficulté des réglages. J’ai confié au professeur de Ridder un de mes patients qui était dans un désespoir total. Il a été amélioré. Certes pendant une courte période, mais c’était très appréciable.

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