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Ces substances qui endommagent l’oreille

L’oreille est un organe fragile, que certaines substances, dites « ototoxiques » peuvent altérer. Présentes dans certains médicaments, dans les produits chimiques ou encore dans le tabac, ces substances peuvent entraîner des troubles auditifs et des vertiges. Certaines atteintes sont transitoires et se résorbent spontanément lorsque l’exposition cesse, d’autres en revanche sont irréversibles.

Femme avec des comprimés au creux de la main

©muzzyco

Plus de 130 molécules ont été identifiées comme nocives ou potentiellement nocives pour l’oreille. Ces molécules peuvent provoquer des lésions au niveau des structures de l’oreille interne responsables de l’audition et de l’équilibre, la cochlée et le vestibule, ou encore sur les voies nerveuses, dont le nerf auditif. La plupart des symptômes associés sont une baisse de l’audition, des troubles de l’équilibre et des acouphènes.

Antibiotiques, antidouleurs, antinflammatoires : des médicaments toxiques pour l’oreille

Si les antibiotiques ont permis de sauver un nombre de vies considérable, ils ont été associés à des cas de surdités iatrogéniques dès leur apparition, dans les années 1940. Les principales substances incriminées font partie des aminosides, des antibiotiques de première génération : streptomycine, gentamicine, érythromycine, vancomycine… Ces molécules hydrophiles pénètrent dans l’oreille interne et vont léser les cellules ciliées externes (CCE), entraînant des pertes auditives dans les hautes fréquences. Les effets dépendent de la dose et du mode d’administration. Injectés en intraveineuse, ces traitements sont d’autant plus toxiques pour l’oreille.

Les antibiotiques de première génération, à large spectre, ont peu à peu été remplacés par des molécules plus ciblées. Néanmoins, on observe le retour de ces molécules, qui restent souvent efficaces face aux bactéries multirésistantes, par exemple dans le cas d’une maladie nosocomiale. Si au décours d’une pathologie infectieuse traitée par antibiotiques surviennent des vertiges et/ou des acouphènes, il peut s’agir d’une infection, mais ce peut également être une conséquence du traitement. Il est donc essentiel de le signaler à son médecin.

D’autres médicaments courants sont reconnus comme ototoxiques : les salicylées, dont l’acide acétyle salicylique (aspirine) et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) comme l’ibuprofène ou le naproxène. Les troubles auditifs induits par ces molécules sont fréquents mais ils sont réversibles à l’arrêt du traitement : les cellules de l’oreille interne voient leur comportement perturbé mais elles ne sont pas détruites. Les AINS permettraient par ailleurs de réduire l’ototoxicité des antibiotiques aminosides. Autres traitements nocifs pour l’audition : la majorité des antipaludéens et de nombreuses chimiothérapies. Pour ces deux derniers, les lésions auditives sont malheureusement définitives.

Enfin, beaucoup de molécules ont des effets transitoires, comme par exemple les diurétiques, ou sont simplement suspectés d’affecter le fonctionnement de l’oreille. Pour s’y retrouver, l’association France Acouphènes a établi une liste des principaux médicaments susceptibles d’altérer l’audition [1].

Gare aux expositions chimiques au travail

Deux hommes et une femme qui travaillent dans une imprimerie

©Yuri_Arcurs

De nombreuses molécules chimiques manipulées ou inhalées sur le lieu de travail sont aujourd’hui reconnues comme ototoxiques. Sont particulièrement concernés les solvants aromatiques comme le toluène, présent dans les peintures, les vernis, les encres, les produits dégraissants, etc. ou encore le styrène, que l’on retrouve dans la composition des résines. « Comme le bruit, ces solvants provoquent majoritairement des scotomes (baisses de la perception auditive) sur les fréquences moyennes », constate Thomas Venet, chercheur à l’INRS (Institut national de recherche pour la santé et la sécurité au travail). « Il est conseillé de substituer le toluène et de recourir à d’autres solvants moins à risque pour l’oreille comme le méthyl-éthyle-cétone. Les encres d’imprimerie et les peintures ont beaucoup évolué et les solvants organiques dangereux sont aujourd’hui peu présents dans la composition de ces produits. » La substitution peut être plus difficile pour certaines activités : « le styrène reste très utilisé dans l’industrie des matériaux composites et notamment le gelcoat des fibres de verre », explique le chercheur.

Les solvants chlorés, comme le trichloréthylène, s’attaquent eux aussi à la cochlée, mais sur un mode différent de celui des solvants aromatiques. Leur impact se manifeste davantage sur les fréquences moyennes et basses. D’autres solvants sont neurotoxiques et ciblent quant à eux le nerf auditif. Enfin, les gaz asphyxiants (cyanure d’hydrogène, monoxyde de carbone…) perturbent eux aussi le fonctionnement de l’oreille et potentialisent les effets néfastes du bruit.

Enfin, de nombreux métaux lourds, comme le plomb, le mercure ou le cadmium sont neurotoxiques. « Ils peuvent notamment affecter le nerf auditif. Ce nerf connecte la cochlée aux aires auditives temporales du cerveau. S’il est altéré, cela aura un impact sur l’audition » explique Thomas Venet. Le nerf auditif est constitué d’un enroulement de fibres. Les fibres au centre transportent les impulsions électriques associées aux basses fréquences et les fibres de la périphérie celles correspondant aux plus hautes fréquences. Ce sont ces dernières qui risquent d’être affectées en premier. « Les dérivés de l’étain, autre métal lourd, ont quant à eux un impact direct sur les stéréocils des cellules ciliées et sur la strie vasculaire qui alimente la cochlée en nutriments et en oxygène. »

Bruit et substances toxiques : une association encore plus nuisible

Le bruit, déjà traumatisant pour l’oreille, potentialise également les effets délétères de ces polluants chimiques. Les effets ne s’additionnent pas, ils se potentialisent. Ainsi sur un modèle murin, on a pu montrer qu’une exposition durable à des bruits de type « industriel » (chocs impulsionnels répétés à 120 dB) engendrait une perte auditive de 9 dB si le bruit était la seule nuisance, mais de 35 dB si l’animal était en outre soumis à un toxique professionnel, le styrène [2].

Charpentier qui coupe du bois avec un casque de protection contre le bruit

©KatarzynaBialasiewicz

L’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a publié en juillet 2013 une expertise collective dans laquelle elle rapporte « qu’un effet synergique du bruit et de l’exposition aux solvants, même à des niveaux inférieurs aux Valeurs limites d’exposition professionnelle (VLEP), a été noté pour certaines substances. » [3]. L’agence rappelle qu’une fois qu’ils ont atteint l’oreille, ces produits ont une certaine latence et que même après la fin de l’exposition à ces molécules, une fragilité au bruit persiste.
C’est pourquoi, il est essentiel de protéger les salariés soumis à des nuisances sonores sur leur lieu de travail, d’autant plus s’ils manipulent des substances ototoxiques. C’est notamment le cas dans le BTP, la métallurgie et pour les garagistes.

Autre substance ototoxique, le tabac
Pour en savoir plus sur ce sujet, retrouvez notre article d’avril 2018 : Fumer, c’est aussi augmenter son risque de perte auditive.

 

[1] Liste disponible ici : https://www.france-acouphenes.org/
[2] Venet T, Campo P, Thomas A, Cour C, Rieger B, Cosnier F. The tonotopicity of styrene-induced hearing loss depends on the associated noise spectrum. Neurotoxicol Teratol. 2015 Mar-Apr; 48:56-63. En ligne : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25689156 
[3] ANSES, « Co-exposition professionnelle au bruit et aux substances chimiques », 2013. En ligne : https://www.anses.fr/fr/system/files/VLEP2012sa0047Ra.pdf

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