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Le point sur l’ASMR

L’ASMR, ou Automatic Sensitive Meridian Response, est une méthode de relaxation et de stimulation sensorielle apparue en 2008 aux États-Unis. Aujourd’hui, le phénomène gagne de plus en plus d’aficionados en France via YouTube, où les vidéos ASMR peuvent comptabiliser plusieurs millions de vues. Le point sur cette curieuse tendance, avec les éclairages du Dr. Pierre Lemarquis, neurologue.

Femme qui visionne une tablette avec un casque auditif sur les oreilles

©JGalione

Froissements de papier, tapotis d’ongles ou de doigts sur des matériaux variés, glissements de pinceaux de maquillage, chuchotements… Les vidéos d’ASMR reposent avant tout sur des sons. Néanmoins, les images sont également soignées : lumière tamisée, ambiance feutrée, gestes lents… Objectif : apporter détente et relaxation à ceux qui les visionnent. La méthode serait notamment souveraine pour retrouver le sommeil et dormir paisiblement. Certaines personnes évoquent même des frissons de plaisir, qui partent de la nuque et descendent le long de la colonne vertébrale, se poursuivant parfois dans les membres.

Une réceptivité variable d’un individu à un autre

C’est en 2008 qu’un groupe Yahoo, baptisé Society of Sensationalists ou « Société des Sensationnalistes », discute pour la première fois de cette expérience sensorielle inédite, et notamment de ces frissons étranges, provoqués par certaines sonorités, par certaines ambiances. En 2010, une page Facebook dédiée qualifie la sensation « ASMR », pour Autonomous Sensory Meridian Response ou « Réponse automatique des méridiens sensoriels ». Un terme qui suggère une réaction neurologique autonome et spontanée à certains stimuli.

En réalité, on ne sait pas grand-chose de la méthode ou de la manière dont elle fonctionnerait. Certaines personnes semblent y être très sensibles, d’autres pas du tout. Parmi les personnes réceptives, les sons efficaces ne seront pas les mêmes. Un même stimulus auditif peut entraîner ce frisson de plaisir, cette détente profonde qu’affectionnent les « sensationnalistes », mais aussi laisser indifférent voire irriter.

Des premières pistes d’explication

Très récente, la méthode n’a pour le moment bénéficié que d’une seule évaluation scientifique. Réalisée en 2015, l’étude a été dirigée par des chercheurs de l’université de Swansea au Royaume-Uni sur 475 volontaires. Son objectif premier était d’identifier les stimuli les plus fréquemment utilisés et les plus efficaces. Elle a conclu que le chuchotement était le son le plus apprécié (3/4 des participants), suivi de près par des sons spécifiques tels que les tapotements d’ongles sur une surface, les bruissements de papier ou de plastique, etc. Les stimulus visuels ne sont pas en reste : 53 % des participants sont sensibles aux gestes très lents effectués par les youtubeurs. L’étude a également permis de mettre en évidence que 98 % des personnes utilisaient le visionnage de ces vidéos comme méthode de relaxation. 8 sur 10 y ont recours pour trouver le sommeil et enfin 7 sur 10 la considèrent comme un remarquable antistress. L’ASMR aurait également un impact favorable sur l’humeur.

Vidéo de craquements – ©Clark Russel/YouTube

 

Si l’ASMR suscite un engouement croissant, elle reste encore en manque de preuves sur son efficacité et sur son mode d’action. Il n’y a pour l’instant pas d’étude scientifique rigoureuse sur la méthode et l’on ne peut qu’interpréter ou extrapoler à partir de travaux réalisés sur d’autres approches thérapeutiques. Parmi les explications rationnelles permettant de comprendre pourquoi ces vidéos semblent faire tellement de bien à ceux qui les visionnent, la bienveillance et la proximité de la plupart des youtubeurs qui postent ces séquences. La personne est souvent photographiée en gros plan, elle murmure et s’adresse directement au spectateur, le cajole par ses mots. Pour certains, le chuchotement renverrait à l’enfance, aux mots susurrés par les parents. Une sorte de cocon protecteur en somme.

La diction est lente, la gestuelle tout autant, contrastant avec le monde de l’urgence et de la précipitation dans lequel nous évoluons. D’autres vidéos ne montrent pas le visage de cette « voix » qui nous parle. D’autres encore sont sans parole. Elles amènent le spectateur à fixer son attention sur un objet, pour le ressentir dans toutes ses dimensions, visuelles, auditives, et presque tactiles, puisque par effet de synesthésie, certains participants parviennent à ressentir des sensations simplement suggérées. Cette focalisation de l’attention du sujet sur des objets évoque la méditation en pleine conscience.

Elle rappelle également d’autres techniques comme le « flow », cet état de concentration intense pratiqué en psychologie positive. La réalisation d’une activité sur laquelle on se concentre, faisant abstraction de toute autre stimulation, met la personne dans un état d’hypersensorilité. Le fait de visionner une personne en train de répéter de manière extrêmement lente un geste mettrait le spectateur dans ce même état.

Au regard des différentes explorations menées sur les états d’hypnose et la méditation, on peut imaginer que lors des séances d’ASMR, le cerveau libère également des neurotransmetteurs du bien-être : ocytocine, sérotonine, dopamine, etc. Ce « shoot » cérébral expliquerait pourquoi certains deviennent accros à leurs séances…

L’avis d’un expert :

 

Pierre Lemarquis, neurologue, Cofondateur de la Société d’études internationales de neurologie du Sud et spécialiste de l’impact de la musique sur le cerveau.

 

– Vous avez étudié l’empathie esthétique et le cerveau musicien, comment interprétez-vous les sensations décrites par les personnes qui pratiquent l’ASMR ?
On connait le « syndrome de Stendhal » caractérisé par une émotion intense provoquée par une œuvre d’art. On peut imaginer que les sensations décrites par les personnes pratiquant l’ASMR ont un point commun avec cette émotion intense. Sur le plan cérébral, ces vidéos agissent sans doute sur ce que l’on appelle les circuits du plaisir et de la récompense. Schématiquement, on peut expliquer les choses ainsi : notre cerveau abrite deux systèmes antagonistes, un qui nous explique comment rester en vie et l’autre comment profiter de la vie. C’est ce dernier qui secrète les endorphines et la dopamine qui donnent des frissons, la sérotonine qui provoque un état de bien-être, et l’ocytocine, qui donne envie d’écouter, réécouter, encore et encore ces vidéos…

 

– Pourquoi le son est-il si puissant, capable aussi bien de nous mettre dans un état de bien-être que de nous faire sortir de nos gonds ?
Dans l’évolution de l’homme, le fait d’avoir bonne oreille était sans doute important pour entendre un danger et détaler. Conséquence : au niveau du cerveau, il y a plus de neurones dédiés à la perception des sons que pour tous les autres sens réunis. Il n’est donc pas étonnant que l’on soit plus sensible aux sons qu’à tout le reste.

 

– La synesthésie semble plus fréquente chez les personnes affectionnant la pratique de l’ASMR, comment l’expliquer ?
À la naissance, tout est mélangé au niveau des perceptions sensorielles (vue, audition, tact). Puis, peu à peu, le cerveau se sectorise. Toutefois, certaines personnes ont la chance que cette sectorisation ne soit pas totalement hermétique, elles conservent des liens entre ces trois zones, ce qui leur permet d’établir des relations entre leurs différents sens.
Cette synesthésie semble particulièrement développée chez les artistes. Par exemple Rimbaud qui, dans son sonnet « voyelles », voit des lettres en couleurs. On la retrouve également chez des autistes comme Daniel Tamet qui associe à chaque chiffre une couleur et une texture. Avec cette méthode, il parvient à retenir des séries impressionnantes de chiffres.
Sans avoir ces mêmes capacités, nous avons tous une part de synesthésie : il nous arrive parfois, lorsqu’une personne nous regarde d’avoir le sentiment que son regard nous « touche ». De même pour la musique : le son entraîne une pression sur le tympan qui, à son tour, déclenche des processus chimiques qui vont caresser le cerveau… et donner cette impression que le son nous enveloppe, nous effleure, nous pénètre.

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