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Implant cochléaire et rééducation orthophonique, jamais l’un sans l’autre

Pour les surdités sévères à profondes, le traitement de référence est l’implant cochléaire. Une véritable révolution auditive pour les patients implantés, qui doit s’accompagner de plusieurs mois de rééducation orthophonique. Les explications de Théodora de Bollardière, orthophoniste à Paris.

Femme équipée d'un implant cochléaireUne rééducation est-elle systématiquement prescrite après la pose d’un implant cochléaire* ?

Théodora de Bollardière : Oui, le patient repart de l’opération avec une ordonnance pour des séances chez un orthophoniste. Le plus souvent, on lui demande même de trouver un orthophoniste avant l’opération, ce qui simplifiera les choses par la suite.

Quelle est la durée moyenne d’une rééducation ?

TDB : C’est totalement dépendant du patient, de son profil de surdité (brusque, évolutive, asymétrique…) et bien sûr de son investissement. En général, il faut compter une à deux séances par semaine, de 45 minutes chacune, pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Mais certains (ré)apprentissages prennent beaucoup plus de temps : bien entendre lors d’une conversation téléphonique ou dans un restaurant très bruyant, par exemple. La vie c’est du bruit, ce n’est pas une cabine d’audiométrie, il faut donc bien s’y préparer ! Après la pose d’un implant, le patient aura un suivi très régulier à l’hôpital : à 3 mois, 6 mois, 1 an… Le réglage de l’implant se fait sur plusieurs mois. L’objectif est bien sûr que le patient le tolère au mieux. La rééducation suit la même courbe de progression.

Quel est l’objectif de la rééducation ? Comment se déroule une séance ? Quelles méthodes utilisez-vous ?

TDB : La rééducation orthophonique permet au cerveau d’analyser petit à petit les informations auditives reçues via l’implant, de mettre progressivement du sens dessus. On ne lui apprend pas à percevoir de nouvelles longueurs d’onde mais plutôt à interpréter le signal reçu, à l’analyser puis à le comprendre.

La rééducation est progressive, et s’adapte à l’évolution du patient. Nous allons dire à voix haute des syllabes, puis des mots, des phrases, et enfin des textes, que le patient devra répéter, sans l’aide de la lecture labiale. Nous proposons des exercices de difficulté progressive. En fonction du patient, nous pourrons travailler notamment les capacités de détection (le patient doit lever la main quand il entend un bruit), de discrimination (il indique si deux sons sont pareils ou différents, par exemple boule et balle), de reconnaissance (un mot prononcé à l’oral, à reconnaître parmi une liste), d’écoute semi ouverte (avec un thème, comme les animaux), puis enfin des listes ouvertes (tous les mots du quotidien). Le patient doit à chaque fois répéter ce qu’il entend. Au début, le travail se fait dans le calme, puis dans le bruit, avec par exemple une ambiance sonore de cocktail, ou la radio. Quand le patient est plus à l’aise, nous travaillons le téléphone. Et s’il le souhaite, les voix concurrentielles, c’est-à-dire plusieurs voix en même temps, ou la musique. Le patient devra par exemple me dire s’il entend une voix masculine ou féminine, si c’est de l’instrumental ou de la voix, si c’est doux ou énergique, ou répéter des paroles.

Entre les séances, le patient a-t-il des « exercices » à faire à la maison ?

TDB : Oui, tout à fait ! Une rééducation nécessite un important investissement, y compris bien sûr à la maison. Le patient se réhabitue progressivement à réentendre les bruits du quotidien. L’investissement des proches est aussi essentiel, pour échanger, faire répéter des listes de mots, ou aider à identifier tous les sons de l’environnement.

Quelle amélioration peuvent attendre les patients ?

TDB : Cela dépend fortement de la durée pendant laquelle ils ont été privés d’audition. Plus ce laps de temps a été long, plus cela sera compliqué. Généralement, ils entendent des voix robotisées, pas naturelles. La patience et la persévérance sont essentielles pour obtenir une meilleure audition. Se contenter de se faire opérer et de porter le processeur n’est pas suffisant. Mais quand les efforts sont au rendez-vous, les patients parviennent à de bons résultats dans la compréhension du langage, et sont généralement heureux.

Témoignages

Marion, 36 ans

 

Elles ont franchi le pas de l’implant, et cela a changé leur vie, pour le meilleur, rien que le meilleur. Même si la rééducation n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. « Tout ne se met pas en place du jour au lendemain », confirme Marion, 36 ans, qui a été implantée en octobre 2021 (pour le côté droit), et exactement un an plus tard, pour le côté gauche. « C’est le Covid qui m’a poussé à me faire poser des implants cochléaires. Tout le monde était masqué, je ne pouvais plus lire sur les lèvres, je me suis dit que je ne pouvais pas continuer comme ça ! » Après l’opération, elle commence rapidement le travail avec l’orthophoniste, sur des mots, des phrases, des textes, puis des bruits du quotidien (l’aspirateur, l’eau qui bout, les vagues…). « Au début, j’étais submergée d’informations sonores. C’est épuisant, à tel point que j’avais besoin, régulièrement, de retirer le processeur, pour me retrouver à nouveau dans le silence. » Mais elle persiste, « s’accroche ». « À la fin de la rééducation, je me suis dit que ça en valait vraiment la peine. Cela change énormément de choses au quotidien : pouvoir à nouveau téléphoner, ou reprendre du plaisir lors de la fête de la musique, par exemple. »

 

Caroline, 52 ans

 

Caroline, 52 ans, a quant à elle été implantée de l’oreille droite en 2019, et de l’oreille gauche en 2022. « Avec l’orthophoniste, j’ai commencé par des listes de mots, des phrases, de plus en plus complexes, des chiffres sous forme de codes postaux ou de numéros de téléphone, puis des chansons, comme celles de Grand Corps malade. Ce qui m’a beaucoup aidée en parallèle, c’est mon travail. Je suis assistante dentaire, et peu de temps après l’opération, devoir rappeler des patients pour prendre rendez-vous, c’était un vrai challenge ! Mais cela a vraiment donné un coup d’accélérateur à ma rééducation. Quelques mois plus tard, je téléphonais à ma mère, ce que je n’avais pas pu faire pendant 15 ans ! Aujourd’hui, je suis complètement autonome. Cette implantation m’a redonné confiance en moi. »

 

Quels conseils donnerait-elle à des patients tout juste implantés ? « Ne surtout pas voir l’orthophonie comme une corvée. Oui, les séances sont fatigantes, mais tellement essentielles. Si c’est possible, je conseille de prendre un mi-temps thérapeutique pour, pendant quelques mois, se consacrer pleinement à sa rééducation, avoir des bases solides. Il est aussi important de s’entraîner à la maison, par exemple avec les exercices sur le site de l’Institut francilien d’implantation cochléaire (Ific), ou en écoutant des radios comme France inter, où le débit de parole est lent. Au début, c’est du charabia, mais rapidement, la compréhension s’améliore. Enfin, il ne faut jamais se comparer avec une autre personne implantée, et ne pas se décourager. Le challenge est avec soi-même ! Mais avec de la patience, une chose est sûre, les résultats vont arriver. »

 

*L’implant cochléaire se compose d’une partie externe, un processeur (batteries, microphones) et d’une autre interne. Cette dernière consiste en des électrodes implantées dans la cochlée, qui vont stimuler le nerf auditif, et rétablir ainsi le son.

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