Optic 2000 - Observatoire de la santé visuelle & auditive
Accueil > Paroles d’experts > Entretiens avec des experts reconnus > « La plupart des problèmes auditifs pendant la grossesse sont réversibles »

« La plupart des problèmes auditifs pendant la grossesse sont réversibles »

Si des pathologies auditives ont été mises en évidence chez les femmes enceintes, elles sont dans la grande majorité des cas réversibles. Quant au fœtus, le bruit ne peut pas endommager son audition future. Interview du Dr Natalie Loundon, ORL à l’hôpital Necker à Paris.

Femme enceinte qui écoute de la musique

© damircudic

– Existe-il des pathologies auditives qui seraient déclenchées par la grossesse ?

Dr Natalie Loundon : On peut lire beaucoup de choses en effet sur des pathologies auditives qui seraient déclenchées par des modifications hormonales pendant la grossesse. Il faut être prudent par rapport à cela, car beaucoup d’idées reçues et d’informations non vérifiées circulent. En 2019, une étude [1] a suivi 380 femmes pendant la grossesse, un échantillon assez large pour être représentatif. Sur ces 380 femmes, 84 cas de pathologies auditives ont été recensés, y compris les otites externes et les vertiges. Le trouble le plus fréquent était le blocage de la trompe d’Eustache, tube auditif de l’oreille moyenne, au 3e trimestre. Bien que ce blocage soit fréquent dans la population générale, il concernait ici une large part de la population étudiée (un tiers des cas). La même étude a également mis en évidence un risque augmenté de 15 % d’acouphènes pendant la grossesse.

Schéma oreille

© Description anatomique de l’oreille. Dessin Michel Saemann – Archives Larousse

– Comment expliquer la survenue de ces pathologies ?

NL : Ces phénomènes sont consécutifs à une rétention d’eau ou à un œdème. Avec un blocage de la trompe d’Eustache, les patientes ont une sensation d’oreille bouchée et d’autophonie, une entente majorée de leur propre voix, qui peut être très gênante, et ceci peut se compliquer avec la survenue d’une otite séreuse. De même, des changements de flux sanguins au niveau des artères coronaires, microscopiques, et des phénomènes de rétention d’eau expliquent l’augmentation du risque d’acouphènes. Dans de rares cas (20 % des 84 cas de l’étude citée ci-dessus), des surdités brusques sont décrites aux 2e et 3e trimestres. Elles sont aussi le résultat de problèmes de rétention. Pour ces surdités, un facteur génétique sous-jacent peut également être en cause, mais aucune étude n’a confirmé ce point.

– Ces manifestations régressent-elles spontanément ? Peuvent-elles être soignées ?

NL : Oui dans la très grande majorité des cas, elles sont transitoires et disparaissent après l’accouchement. Il est important de conseiller aux femmes de consulter rapidement en cas de symptômes. Non seulement car ils peuvent être invalidants mais aussi parce qu’ils se soignent bien. Les surdités brusques réagissent bien à des traitements microvasculaires et à des corticoïdes locaux que l’on peut prescrire pendant la grossesse. Plus la prise en charge est précoce, meilleures sont les chances d’une récupération totale. Pour les blocages de la trompe d’Eustache, le traitement de l’œdème des muqueuses se fait par des sprays nasaux, car toute la sphère ORL est congestionnée. La trompe d’Eustache débouche à l’arrière du nez et a pour fonction de faire passer de l’air derrière le tympan pour réguler la pression sur celui-ci. Donc au besoin, si la gêne est vraiment très grande, que cela tire sur le tympan et que les douleurs (otalgies), empêchent de dormir, il est possible de poser sous anesthésie locale un aérateur, une sorte de petit tube pour permettre de faire circuler l’air derrière le tympan. Pour les acouphènes, la consultation rapide est aussi conseillée, puisque, comme en population générale, il va falloir vérifier qu’il n’y a pas une perte auditive associée. De plus, si l’acouphène fait suite à un traumatisme sonore, il est d’ailleurs préférable de consulter dans les heures qui suivent pour limiter les dommages.

« Les hyperacousies existent certes chez les femmes enceintes et en population générale, mais elles sont liées à des facteurs psychologiques, comme le stress ou la fatigue. Le lien de causalité avec les variations physiologiques dans l’oreille pendant la grossesse n’est pas avéré. »

– On parle aussi d’hyperacousie pendant la grossesse, avec des conséquences potentielles sur la qualité du sommeil, le stress, voire des accouchements prématurés ou des prééclampsies.

NL : Ceci est beaucoup plus discutable. Les hyperacousies sont cette sensibilité augmentée au bruit, qui survient chez des personnes qui ont une audition normale. Par exemple, un bruit d’aspirateur, habituellement perçu comme gênant, va devenir insupportable. Elles existent certes chez les femmes enceintes et en population générale, mais elles sont liées à des facteurs psychologiques, comme le stress ou la fatigue. Le lien de causalité avec les variations physiologiques dans l’oreille pendant la grossesse n’est pas avéré. Si cela survient pendant une grossesse, il faut en premier lieu vérifier que ce symptôme n’est pas lié à une perte d’audition dans les aigus qui n’aurait pas été détectée. Si l’audition est normale, on est bien dans un cadre d’hyperacousie. Dans ce cas des prises en charge fondées sur la relaxation sont très efficaces. Quant au lien avec des accouchements prématurés ou des évènements de prééclampsie (maladie de la grossesse causée par une dysfonction du placenta), celui-ci n’est absolument pas prouvé.

– Chez les femmes atteintes d’otospongiose, qu’en est-il du risque d’évolution défavorable de la maladie ?

NL : L’otospongiose est en effet une forme de surdité qui touche plus les femmes que les hommes et qui se déclare chez l’adulte jeune. À cause de modifications de la structure des os, notamment l’étrier, dans l’oreille moyenne, elle se traduit par une perte progressive de l’audition. Cependant, aucun lien entre une possible aggravation de la maladie et la grossesse n’a été établi. En 2020, une grande étude de la Mayo Clinic aux Etats-Unis, a montré sur 1196 femmes, dont 299 avaient une otospongiose connue, que le risque d’évolution défavorable de cette pathologie n’était pas augmenté pendant la grossesse. Aucun effet hormonal ne serait donc un facteur aggravant de l’otospongiose. Il faut vraiment rassurer les femmes sur ce point, car beaucoup consultent pour ce motif. Bien entendu les femmes qui présentent cette pathologie sont suivies pendant la grossesse et il est normal que malheureusement la pathologie évolue, mais pas plus que s’il n’y avait pas eu de grossesse.

« L’hypothèse a été avancée que des sons trop importants pourraient endommager le système auditif de l’enfant à naître, notamment pendant le 3e trimestre où les structures sont en place. »

– Y a-t-il un risque pour le fœtus s’il est exposé à un bruit environnemental trop important, notamment au 3e trimestre ?

NL : Les structures de l’oreille du fœtus se forment pendant la grossesse même si les capacités fonctionnelles auditives vont encore évoluer pendant l’enfance. L’hypothèse a été avancée que des sons trop importants pourraient endommager le système auditif de l’enfant à naître, notamment pendant le 3e trimestre où les structures sont en place. Or, une grande étude turque de 2019, sur une cohorte de près de 2700 nourrissons, a montré qu’au contraire, les nourrissons nés de mères ayant été exposées de manière répétée à des bruits forts, avaient de meilleurs résultats auditifs que les autres. Les chercheurs ont même émis l’hypothèse que cette stimulation pourrait aider à faire maturer les voies auditives. Sans aller jusque-là, il ne faut pas s’inquiéter outre mesure de l’environnement sonore pour le fœtus. Les sons extérieurs sont fortement atténués, de l’ordre de 60 dB en moyenne, même si cela dépend de leur fréquence. Un avion qui décolle (120 dB) sera ainsi perçu au même niveau qu’une voie humaine (60 dB). En revanche, l’exposition au bruit peut être très délétère pour les femmes elles-mêmes, car la toxicité du bruit pour les cellules ciliées de l’oreille interne de l’adulte, et non du fœtus, est, elle, bien démontrée.

 

[1] Swain SK, Pati BK, Mohanty JN. Otological manifestations in pregnant women – A study at a tertiary care hospital of eastern India. J Otol. 2020 Sep;15(3):103-106.

Bibliographie :
Xu M, Jiang Q, Tang H. Sudden sensorineural hearing loss during pregnancy: clinical characteristics, management and outcome. Acta Otolaryngol. 2019 Jan;139(1):38-41.
Guven SG, Taş M, Bulut E, Tokuç B, Uzun C, Karasalihoğlu AR. Does noise exposure during pregnancy affect neonatal hearing screening results? Noise Health. 2019 Mar-Apr;21(99):69-76.
Macielak RJ, Marinelli JP, Totten DJ, Lohse CM, Grossardt BR, Carlson ML. Pregnancy, Estrogen Exposure, and the Development of Otosclerosis: A Case-Control Study of 1196 Women. Otolaryngol Head Neck Surg. 2020 Oct 27:
Swain SK, Pati BK, Mohanty JN. Otological manifestations in pregnant women – A study at a tertiary care hospital of eastern India. J Otol. 2020 Sep;15(3):103-106. doi: 10.1016/j.joto.2019.11.003. Epub 2019 Nov 22. Erratum in: J Otol. 2020 Dec;15(4):179.

A lire aussi : https://www.observatoire-groupeoptic2000.fr/points-de-vue/entretiens-experts-reconnus/pr-baillif-les-baisses-de-vision-de-la-grossesse-ne-perdurent-pas/

Ne manquez pas les derniers articles de l'Observatoire de la santé visuelle et auditive.
> Inscrivez-vous à la Newsletter mensuelle.