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Les particules fines, menace sur nos yeux

La pollution atmosphérique nuit à notre santé, le doute n’est aujourd’hui plus permis. Ce qui est moins connu, c’est qu’elle pourrait aussi accélérer le vieillissement oculaire. C’est la conclusion d’une étude dont les résultats ont été publiés le 1er septembre 2023 dans la revue Environmental Research*. Les explications de deux de ses auteurs, Cécile Delcourt, directrice de recherche à l’Inserm, et Laure Gayraud, doctorante en épidémiologie au centre de recherche Bordeaux Population Health.

Usine industrielle et polluante visible dans la pupille d'un œil

© Freepik

Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler sur ce sujet ?

Cécile Delcourt : La littérature scientifique fait état depuis quelques années des effets néfastes de la pollution atmosphérique sur le système nerveux central. En plus de leur impact nocif, et prouvé depuis longtemps, sur la santé respiratoire et cardiovasculaire, les polluants de l’air semblent, selon ces études, augmenter également le risque de démence et de vieillissement cérébral. Or, l’œil et la rétine sont connectés au cerveau par le nerf optique, et font partie du système nerveux central. C’est ce qui nous a conduit à nous demander si l’exposition à des concentrations plus élevées de polluants de l’air (particules fines et dioxyde d’azote) pouvait aussi avoir des effets neurodégénératifs au niveau oculaire.

Votre étude a inclus 683 habitants de Bordeaux, âgés de plus de 75 ans au moment de leur inclusion dans la cohorte. Comment s’est-elle déroulée ?

Laure Gayraud. Nous avons suivi les participants pendant dix ans. Tous les deux ans, de 2009 à 2020, ils ont répondu à un questionnaire, et bénéficié d’un examen oculaire. Lors de cet examen, les scientifiques mesuraient l’épaisseur de la couche des fibres nerveuses de leur rétine à l’aide d’un scanner, l’OCT (Tomographie à cohérence optique). En parallèle, nous avons déterminé leur exposition à la pollution atmosphérique à partir de l’adresse de leur domicile, à l’aide de cartographies d’exposition annuelle pour chaque polluant. Ces cartographies détaillées, ayant une résolution de 100 mètres, ont été réalisées à partir des mesures de stations de contrôle de qualité de l’air et de caractéristiques météorologiques et géographiques (proximité d’une route, densité de population, distance de la mer, altitude…).

Qu’avez-vous mis en évidence ?

LG. De précédentes études montraient que la pollution atmosphérique augmente les risques de maladies neurodégénératives. Nos résultats confirment que cet impact négatif concerne aussi les yeux. Nous avons ainsi montré que les participants exposés à des concentrations plus élevées de particules fines (particules d’un diamètre inférieur à 2,5 microns), avaient un affinement plus rapide de la couche des fibres nerveuses de leur rétine. Ainsi, les participants exposés à une concentration de 25µg/m3 aux particules fines avaient une diminution plus rapide de l’épaisseur de cette couche en comparaison à ceux exposés à 20µg/m3. L’écart entre les deux équivaut à plus de trois ans de vieillissement oculaire normal.

« Être exposé à une forte concentration de polluants au cours du temps accélère le processus normal de vieillissement, comme le soleil le ferait avec la peau. »

Quel est le lien entre cet amincissement de la couche des fibres nerveuses de la rétine et le glaucome ?

CD. Avec l’âge, la couche des fibres nerveuses de la rétine tend à s’amincir. Cela fait partie du processus physiologique normal du vieillissement. Au fil des années, le nerf optique perd progressivement ses fibres. Or, c’est le nerf optique qui transporte les informations visuelles de la rétine au cerveau, et si l’œil voit, « capte » les images, c’est le cerveau qui interprète et donne du sens à ces images. La dégénérescence de ces fibres nerveuses est la principale caractéristique du glaucome. Si rien n’est fait, le champ visuel se réduit peu à peu, jusqu’à la cécité. Ce que nous avons montré, c’est qu’être exposé à une forte concentration de polluants au cours du temps accélère ce processus normal de vieillissement, comme le soleil le ferait avec la peau. Je précise que notre étude se place en amont du diagnostic. Autrement dit, les participants n’ont pas forcément atteint le stade du glaucome, mais le processus neurodégénératif que nous avons observé augmente clairement le risque qu’ils en souffrent un jour.

Le glaucome est la deuxième cause de cécité en France. Or, votre étude suggère une possible augmentation du risque de glaucome pour les habitants des zones polluées aux particules fines…

LG. Oui, tout à fait, et ce alors que les estimations de l’exposition moyenne des participants sur 10 ans étaient inférieures au seuil annuel réglementaire de l’Union européenne (25 microgrammes/mètre cube).

Point sur le glaucome
Le glaucome est dû à une pression trop importante à l’intérieur de l’œil. Si rien n’est fait, le champ visuel se réduit progressivement, jusqu’à la cécité. 800.000 patients sont aujourd’hui traitées en France, mais 400 000 à 500 000 personnes présenteraient la maladie sans le savoir

Plaidez-vous pour un abaissement des seuils réglementaires ?

LG. Oui, c’est un argument de plus en faveur de la baisse des seuils réglementaires d’exposition à la pollution. Il y a des discussions en cours au niveau européen pour passer de 25 à 10 µg/m3. L’Organisation mondiale de la santé, elle, recommande depuis 2021 de ne pas dépasser 5 µg/m3.

CD. A Bordeaux, les participants à l’étude étaient eux exposés à des taux entre 16 et 25 µg/m3.

Alors que vous venez de rendre les résultats de cette étude, avez-vous d’autres projets ?

LG. Oui, nous aimerions élargir le terrain d’étude à l’échelle nationale, grâce à des données issues d’autres cohortes françaises, afin d’approfondir les connaissances sur les effets des polluants sur le vieillissement oculaire. Elargir la zone d’étude, c’est aussi pouvoir rencontrer, et analyser, toute une variété d’exposition aux polluants, de la grande ville surpeuplée aux villages les plus isolés.

CD. Au-delà du glaucome, nous avons un autre projet en cours, pour voir quel serait l’impact de la pollution aux particules fines sur le développement de la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA). Mieux comprendre ces maladies oculaires, leurs mécanismes, le rôle joué par les facteurs environnementaux, identifier plus précocement les personnes à risque, tout ça a pour objectif, in fine, de mieux soigner.

 

*https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0013935123011684

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