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Masques et apprentissages : doit-on vraiment s’inquiéter ?

Faut-il craindre que l’apprentissage du langage ou de la lecture soit affecté par le port du masque ? Selon Mathilde Fort, psychologue du développement et maître de conférences à l’Université Lyon 1, il n’y a pas d’effets majeurs à redouter, du moins chez les enfants qui ne présentent pas de troubles particuliers.

Enfant à l'école portant un masque

© Juanmonino

– Le masque occulte la partie basse du visage, empêchant les plus jeunes d’avoir accès aux mouvements de la bouche de leur instituteur ou professeur. Mais que sait-on du rôle de ces mouvements dans l’apprentissage du langage ?

Mathilde Fort : Tout d’abord, l’information visuelle ne se limite pas qu’aux gestes articulatoires de la bouche. Les informations conférées par les yeux, le regard d’un interlocuteur, les gestes de ses mains et de sa tête, les attitudes, ne sont pas occultées par le masque et contribuent à l’apprentissage du langage. Aujourd’hui, on ne peut pas répondre formellement sur l’apport des mouvements de la bouche dans l’apprentissage du langage oral, (sons, mots, syntaxe) chez les enfants au développement normal. Il n’y a pas encore assez d’études sur le sujet, les modalités auditives restant les plus étudiées. L’enjeu de mon travail consiste à comprendre le rôle des informations visuelles (mouvements des yeux, de la bouche) et auditives dans l’apprentissage du langage.

– Certaines études semblent montrer une corrélation entre l’attention que porte l’enfant aux mouvements de la bouche de son interlocuteur et la richesse du vocabulaire, qu’en est-il ?

MF : Dans ces études, on présente des vidéos à un enfant afin de déterminer s’il porte une attention à la bouche de la personne qui lui parle. En parallèle on recueille auprès de ses parents une liste de mots qu’il est censé connaître. La méthodologie est assez peu précise et ne permet d’établir que des corrélations indirectes. En menant ce type d’études, je n’ai pour ma part, pas pu voir de lien statistique entre un intérêt visuel pour la bouche et la quantité du vocabulaire. Il faut bien comprendre que le regard d’un enfant va de toute façon énormément alterner entre la bouche, les yeux et le nez de son interlocuteur au cours du temps.

– Pour autant l’information visuelle est bien couplée à l’information auditive dans le cortex cérébral lors des apprentissages, y compris du langage ?

MF : Oui, l’information visuelle a une grande importance dans la création des conditions d’une attention réciproque entre l’adulte et l’enfant qui favorise les apprentissages. Si vous regardez un enfant pour capter son attention, puis que vous attirez son attention vers un élément de son environnement, par exemple un objet, en le nommant, l’apprentissage sera facilité. Mais dans ce cas, les mouvements des yeux et des mains (pointage) sont plus déterminants que ceux de la bouche. Dès le plus jeune âge d’ailleurs, le regard du bébé va être attiré par les yeux dont les contrastes entre le blanc, la pupille et l’iris sont assez forts pour qu’il les perçoive alors que sa propre vue n’est pas encore mature comme celle de l’adulte. Nous avons d’ailleurs des preuves expérimentales directes de l’importance du mouvement des yeux d’un adulte pour guider les apprentissages des enfants, ce que nous n’avons pas encore concernant les mouvements de la bouche.

« Nous avons d’ailleurs des preuves expérimentales directes de l’importance du mouvement des yeux d’un adulte pour guider les apprentissages des enfants, ce que nous n’avons pas encore concernant les mouvements de la bouche. »

– Avec le masque, on distingue parfois moins bien les sons, les paroles. À cela s’ajoute le fait que l’on ne voit pas les mouvements de la bouche. Ces altérations visuelle et auditive ne se combineraient-elles pas négativement ?

MF : Certaines études, chez des adultes et des enfants, montrent qu’en cas d’information auditive dégradée ou inhabituelle (bruit, langue seconde), certaines personnes vont plus faire appel à l’information visuelle pour compenser, par exemple en lisant sur les lèvres. Même en l’absence de bruit, l’effet McGurk montre d’ailleurs bien que cette entrée visuelle peut aussi être utilisée : par exemple, lorsqu’on nous présente le son « ba » doublé de la vidéo d’une personne articulant un « ga », nous percevons souvent /da/ ou un /ta/, qui ne correspond ni à l’entrée auditive, ni à l’entrée visuelle, mais à une combinaison des deux (intégration multimodale). Cependant tout le monde n’est pas sensible à ce type d’illusion perceptive. Par exemple, les enfants, sont moins sensibles à cette illusion que les adultes. Ils sont également moins capables de lire sur les lèvres de leur interlocuteur pour compenser une information auditive dégradée. Cependant, nous ne pouvons pas appliquer à des situations de vie réelle des hypothèses de travail testées dans des études dont les conditions de réalisation sont très simplifiées. Par exemple en classe, les élèves voient non seulement le visage de leur enseignant, mais aussi son corps entier. Si l’on n’étudie que l’influence du visage, on ne prend pas en compte plein d’autres facteurs comme les gestes des mains qui permettent pourtant de lever certaines ambiguïtés. Pour en revenir à la question du masque, un travail peut être imaginé par l’enseignant pour pallier les difficultés éventuelles. Ainsi, s’il est vrai que le son peut être atténué, pourquoi ne pas utiliser un système d’amplificateur de voix portable, comme ceux utilisés par les tours opérateurs ? Il me parait peu fondé et dangereux de diaboliser inutilement les masques.

– Cela vaut aussi pour l’apprentissage de la lecture ?

MF : Ce n’est probablement pas très différent de l’apprentissage du langage oral. En maternelle, certains enseignants utilisent certes le geste articulatoire pour l’apprentissage de la conscience phonologique, qui permet de prendre conscience que les mots sont composés non seulement de syllabes mais aussi de sons plus brefs. Accéder à cette conscience phonologique est une des clés de l’apprentissage de la lecture dans un système alphabétique, car il va permettre de faire correspondre les sons et les lettres entre elles. Cependant, aucune étude ne prouve que le fait de voir la bouche de l’instituteur soit nécessaire. De plus ces gestes articulatoires ne vont pas lever toutes les ambiguïtés : par exemple le mouvement de la bouche est le même pour un « O » ou un « OU ». En attendant les preuves scientifiques, cela peut être compensé de plusieurs façons : tous les enseignants savent que la posture est importante, par exemple se mettre accroupi pour que l’enfant ait un accès direct à l’information sonore, de meilleure qualité. L’enseignant peut également préparer à la maison de petites vidéos des mouvements de la bouche pour les différents sons qu’il veut travailler et les projeter en classe ?

« je pense que la situation est très préoccupante pour les enfants présentant des troubles des apprentissages, du langage et surtout des déficits auditifs voire une surdité. Là en effet la question de l’effet négatif du masque peut réellement se poser. »

– Il ne faut donc pas craindre que les enfants pâtissent d’une « privation sensorielle » pendant cette crise sanitaire ?

MF : On ne peut pas parler de privation sensorielle ! Le champ visuel n’est pas occulté et le masque n’est pas porté en permanence par l’entourage, ni dès la naissance des enfants. En effet, il faut également considérer le fait que les enfants continuent à voir quotidiennement des visages parlants non masqués, ceux de leur foyer. Actuellement il n’existe aucune donnée sur l’effet du port intermittent du masque sur les apprentissages mais nous avons toutes les raisons de penser que l’effet ne sera pas majeur, même s’il ne sera probablement pas nul, sur les enfants dont le développement est par ailleurs normal. Je ne serai pas aussi catégorique pour les nouveaux nés, qui n’ont aucune expérience préalable avec les visages parlants. On ne connait pas par exemple quel serait l’impact du port d’un masque continu, dès la naissance. Par ailleurs, je pense que la situation est très préoccupante pour les enfants présentant des troubles des apprentissages, du langage et surtout des déficits auditifs voire une surdité. Là en effet la question de l’effet négatif du masque peut réellement se poser. En effet, ces enfants ne peuvent plus contourner leurs difficultés de perception auditive (qui n’est pas ou peu « rééducable ») en lisant sur les lèvres de leurs interlocuteurs. C’est comme si vous demandiez à quelqu’un qui souffre de myopie de lire des petits caractères sans ses verres correcteurs : malgré tous ses efforts, il n’y arrivera pas sans ses lunettes, car il n’a plus de moyen de contourner sa difficulté. Des solutions doivent être proposées, telles que l’utilisation des masques transparents.

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