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Myopie pathologique, inconnue mais de plus en plus fréquente

Le Pr Ramin Tadayoni (Université de Paris), expert des maladies de la rétine, chef de service d’ophtalmologie des hôpitaux Lariboisière, Saint Louis (AP-HP) et à l’Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild (Paris) a accepté de faire le point sur la myopie pathologique et forte, une maladie de plus en plus fréquente et dont la prévalence va encore augmenter dans les années à venir.

greffe de cornée

© Maude Guatteri / EyeEm

Le Pr Ramin Tadayoni est un des promoteurs de la création d’un centre dédié à la myopie pathologique et myopie forte qui devrait ouvrir ses portes à Paris en 2022. Ce centre regroupera tous les spécialistes de différents segments de l’œil car la prise en charge de cette pathologie et de ses complications exige de nombreuses expertises.

– Quelle est la différence entre la myopie pathologique et la myopie ordinaire ?

Pr. RT : A la différence de la myopie ordinaire qui se stabilise vers 25 ans, la myopie pathologique est une forme de myopie dans laquelle la croissance de l’œil ne s’arrête jamais. L’œil perd sa forme sphérique et s’allonge, avec une déformation de l’ordre de quelques millimètres mais qui suffit à causer des complications. Ce sont des myopies qui deviennent sévères avec le temps avec une correction à -7 ou plus et parfois une acuité qui baisse même en dessous d’1/10. Cette myopie forte se caractérise par la survenue de diverses complications, dont la cataracte, opacification du cristallin, qui apparaît de façon précoce chez des patients beaucoup plus jeunes qu’habituellement et qui doit être opérée parfois même vers 30-40 ans. Cette myopie peut aussi être à l’origine de diverses maladies rétiniennes car, à cause de la croissance ininterrompue, les tissus peuvent souffrir, se rompre ou s’ouvrir. Cause de cécité, la myopie pathologique est pourtant inconnue du grand public. Je ne dispose pas de chiffres français mais on sait que dans certaines régions urbaines d’Asie jusqu’à un tiers de la population est myope. La prévalence de la myopie a également augmenté en Europe au cours des dernières décennies et a atteint 45 à 50 % de jeunes de la tranche 25-29 ans par exemple. En 2050 on estime que 10% de la population globale sera myope forte. [1]

« La myopie pathologique est une forme de myopie dans laquelle la croissance de l’œil ne s’arrête jamais. »

– Quelles sont les complications de la myopie et sont-elles des urgences ?

Pr. RT : La première des urgences est le décollement de rétine, surtout s’il est proche et peut toucher la macula, zone centrale de la rétine où l’acuité visuelle est maximale. Les néovaisseaux (vaisseaux sanguins anormaux) de la myopie forte doivent aussi être traités rapidement. D’autres complications sont insidieuses et parfois difficile à diagnostiquer chez ces patients. Par exemple, les patients myopes forts ont un risque plus élevé de glaucome. Il s’agit d’une pression anormale à l’intérieur de l’œil, entraînant une dégénérescence des fibres du nerf optique. Or, chez eux, avec les moyens classiques de détection peuvent faillir, la pression dans l’œil n’apparaît pas toujours comme élevée par exemple, ce qui est habituellement un signe d’alerte, et le glaucome passe inaperçu. Ces patients peuvent donc devenir aveugles par défaut de diagnostic ou un diagnostic trop tardif. Il faut donc que les ophtalmologistes soient très vigilants avec les patients atteints de myopie forte : d’abord, il faut reconnaître leur myopie forte puis garder en tête les complications. Cela dit, les progrès ont été considérables dans la prise en charge des complications en particulier rétiniennes. Les complications de la myopie forte liées par exemple à un épaississement de la rétine, dit foveoschisis, sont aujourd’hui opérables avec une bonne sécurité : les trous maculaires bénéficient de techniques de plus en plus innovantes allant jusqu’à l’autogreffe de rétine que nous avons pratiquée sur certains yeux en situation extrême, en transférant une petite partie de la rétine périphérique pour la mettre au centre et combler le centre maculaire manquant.

« Les mêmes facteurs déclenchent la myopie et la myopie pathologique, notamment la vision de près et le fait de ne pas être assez exposé à la lumière du jour. »

– Comment devient-on myope fort et comment freine-t-on l’évolution de la maladie ?

Pr. RT : On ne sait pas encore pourquoi ni comment une myopie ordinaire apparait et évolue vers une myopie forte, si bien qu’on ne peut pas prédire les patients qui seront plus à risque. En revanche, on sait que les mêmes facteurs déclenchent la myopie et la myopie pathologique, notamment la vision de près et le fait de ne pas être assez exposé à la lumière du jour. C’est pourquoi il est important de faire sortir les enfants dehors au moins deux heures par jour. Quant à savoir si on dispose d’un traitement préventif, les chercheurs étudient chez les enfants la piste prometteuse de l’atropine à très faible concentration. C’est une substance active permettant de dilater la pupille à forte concentration mais qui ici à faible concentration freine l’évolution de la myopie. Deux essais l’ayant utilisée sont particulièrement notables : l’un fait à Singapour, a montré que l’utilisation de l’atropine diluée à 0,01 % n’avait pratiquement pas d’effet sur la dilatation ni l’accommodation, mais ralentissait l’évolution de la myopie ; l’autre, un essai européen, a fait voir que l’atropine diluée à 0,1 % ralentissait aussi l’aggravation de la myopie mais avec un peu plus d’effet secondaires.

D’autres méthodes sont à l’étude, comme déformer la cornée grâce à des lentilles portées pendant la nuit ou l’utilisation de verres prévenant la myopie, moins invasifs (par exemple chez Essilor ou Hoya). On possède aujourd’hui encore peu de données et de preuves pour ces solutions en comparaison des résultats de l’atropine, mais ce sont des possibilités qui méritent d’être approfondies. Nous débutons aussi des essais dans ce sens.

 

[1] Holden B. Ophthalmology 2016).

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