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Regard et perte auditive, les liaisons inattendues

Les mouvements oculaires pourraient-ils mettre sur la piste d’un début de perte auditive ? C’est la conviction de chercheurs canadiens, qui ont expliqué pourquoi dans une étude, publiée en 2023 dans le Journal of Neuroscience. Détails.

Homme qui regardeEn démarrant leurs travaux, les deux chercheurs de l’Institut de recherche Rotman (Canada), le psychologue Eric Cui et le neuroscientifique cognitif Björn Herrmann ont accordé une importance particulière au regard, et à tout ce qu’il peut dire. Leur sujet d’étude, la perte auditive, semble pourtant bien éloigné.

Cette perte est de 0,5 décibel en moyenne par an à partir de 65 ans, un décibel par an à partir de 75 ans, deux décibels par an à partir de 85 ans, selon l’Assurance maladie. C’est ce qu’on appelle la presbyacousie, une baisse physiologique des capacités auditives, liée au vieillissement, inéluctable. Mais la perte peut commencer bien plus tôt, par exemple suite à un traumatisme acoustique, une otite chronique ou la prise de médicaments ototoxiques.

Dans tous les cas, pour dépister une baisse d’audition, l’idéal reste bien sûr de consulter un médecin ORL, à intervalles réguliers. Les tests auditifs réalisés, notamment un audiogramme, peuvent alors permettre de détecter une éventuelle perte auditive. Or, selon ces chercheurs, il existerait une autre manière de le faire : en regardant une personne dans les yeux ! Et c’est très sérieux. Ils ont en effet constaté que lorsqu’il devient difficile d’écouter quelqu’un ou quelque chose sans effort, les mouvements oculaires diminuent. Autrement dit, plus une personne a des difficultés à entendre, plus son regard est fixe. Une précédente étude avait déjà montré que quand une personne était extrêmement concentrée, ses mouvements oculaires avaient tendance à diminuer.

Une alternative à la pupillométrie

Quel est l’intérêt de cette découverte ? Selon les chercheurs, il s’agirait de pouvoir dépister plus précocement une perte, et ainsi bénéficier, si besoin, d’une aide auditive. Car pour de nombreuses personnes, le diagnostic n’arrive que de longues années après les premiers signes. « La pupillométrie (la mesure du diamètre de la pupille, et de ses variations, à l’aide d’un pupillomètre), l’approche la plus utilisée pour évaluer l’effort d’écoute, présente des limites, qui la rendent difficile à mettre en pratique », déplorent les chercheurs dans leur étude. La dilatation de la pupille étant par exemple sensible au niveau de luminosité, la pupillométrie est difficilement utilisable en dehors d’un laboratoire. Ils ont donc imaginé une nouvelle façon d’évaluer l’effort d’écoute. Leur hypothèse de départ : les mouvements oculaires diminuent lorsque l’écoute de la parole devient difficile. Ils se sont appuyés sur des travaux de neurophysiologie, ayant prouvé qu’une réduction des mouvements oculaires augmentait l’activité neuronale dans le cortex auditif, ce qui améliorait la perception du son.

Trois expériences, des résultats identiques

Ils ont donc mené trois expériences incluant chacune une vingtaines d’hommes et de femmes, en utilisant à chaque fois des sons et des stimulations visuelles différentes. Les participants étaient âgés de 18 à 34 ans et ont tous déclaré, au début de l’étude, avoir « des capacités auditives normales ». Pendant les expériences, les participants étaient placés à une distance d’environ 70 cm d’un écran d’ordinateur, pendant qu’ils écoutaient des sons. La pupille et les mouvements oculaires de l’œil droit étaient enregistrés en permanence.

  • Dans les deux premières expériences, les participants écoutaient des phrases plus ou moins longues, parfois entrecoupées d’un brouhaha.
  • Dans les troisièmes, ils devaient se concentrer sur de véritables récits, plus longs, de 2 à 10 minutes. Mais certaines parties de ces récits étaient modifiés, des mots interchangés, pour les rendre incompréhensibles.
  • À la fin de chaque expérience, les participants répondaient à une dizaine de questions, destinées à évaluer leur niveau de compréhension.

Une hypothèse validée

Et leurs conclusions sont à chaque fois les mêmes. Ils ont ainsi pu constater qu’en effet, « la durée de fixation augmentait, et la dispersion spatiale du regard diminuait, avec l’augmentation du masquage de la parole. » Autrement dit, plus ce qu’ils entendaient était complexe à comprendre, plus le regard des participants devenait fixe. Et cette réduction des mouvements oculaires était associée à une meilleure compréhension de la parole. « Nos résultats posent les bases d’une nouvelle méthode de mesure de l’effort d’écoute, qui a le potentiel pour être utilisée dans de nombreuses situations », s’enthousiasment les auteurs. Bien sûr, il n’est pas question de se substituer à l’audiogramme, l’examen de référence pour dépister une perte auditive. Mais les chercheurs souhaitent apporter un outil supplémentaire, d’une facilité déconcertante. Regarder une personne dans les yeux pour -éventuellement- identifier des signaux de début de perte auditive. Et si c’est le cas, inciter à consulter, pour réaliser un bilan complet.

La prochaine étape ? Le même type d’expériences, mais auprès de participants plus âgés, et donc plus touchés par la perte auditive. D’autant plus intéressant que cette population est celle qui aurait le plus à gagner de cette nouvelle approche. Les enjeux sont essentiels. Traiter une perte auditive précocement, c’est permettre aux patients de bénéficier plus tôt d’une aide auditive. Alors qu’une baisse d’acuité auditive peut entraîner des complications telles que l’isolement, la dépression ou le déclin cognitif, l’enjeu est de taille.

 

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