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La misophonie : quand le bruit des autres dérange

Mastication, respiration, grattement, reniflement… Ces petits bruits du quotidien que font les autres sont insupportables pour ceux qui souffrent de misophonie. Cette pathologie a été décrite seulement tout récemment, ce qui rend son diagnostic et son traitement encore ardus.

Enfant croquant dans une pomme

©Catherine Falls Commercial

« C’est une maladie étonnante et redoutablement handicapante pour les personnes qui en souffrent, ils se retrouvent dans un état d’irritation psychique important » témoigne le Dr Philippe Peignard, médecin généraliste qui s’est spécialisé dans la prise en charge de l’hyperacousie et des acouphènes. Il est devenu aussi l’un des spécialistes français de la misophonie depuis qu’« il y a 3-4 ans, une association de patients souffrant de misophonie est venue à [lui] ».

Des sons du quotidien, souvent d’origine humaine

« Établir le diagnostic ? C’est un des problèmes essentiels. Pour l’instant nous n’avons pas d’outil fiable pour affirmer qu’une personne souffre de misophonie, c’est-à-dire que nous n’avons pas d’outil pour voir dans le système auditif ou dans le système nerveux une trace traduisant la misophonie. Il existe des questionnaires mais ils ne sont pas reconnus par les scientifiques » explique-t-il. D’ailleurs, la maladie elle-même peine à être considérée comme telle : découverte il y a vingt ans, elle n’est pas mentionnée dans le DSM-V qui est la dernière édition du manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, la référence internationale en psychiatrie.

Sans disposer d’outils spécifiques pour le moment, les médecins se fondent principalement sur les plaintes des patients et la description des bruits à l’origine de leur aversion. « Les sons impliqués dans la misophonie ont le point commun d’être répétitifs, provoquant une réaction aversive immédiate avec une anxiété, une colère et un sentiment de dégoût important, accompagnés d’une envie impulsive de faire cesser ce bruit de manière immédiate afin de soulager ses symptômes » écrivent Claude-René Jacot et ses collègues dans la Revue Médicale Suisse en 2015. Les personnes qui en souffrent développent des stratégies d’évitement, ce qui a un impact sur leur quotidien.

Le plus souvent les sons qui déclenchent une réaction violente sont issus de manifestations physiologiques comme la déglutition, le reniflement, les bruits de respiration ou de salivation. Plus rarement ce sont les cliquetis de stylo ou encore le bruit des touches d’un ordinateur.

Les études sur la misophonie et son incidence (c’est-à-dire le nombre de personnes qui en souffrent) dans la population générale sont rares. Cela dit, une étude de 2014 auprès de 483 étudiants avance que 20 % de cet échantillon auraient rapporté des symptômes liés à la misophonie [1].

Une maladie décrite récemment à l’honneur des Ig Nobels

La misophonie et l’hyperacousie, c’est-à-dire l’hypersensibilité aux sons, vont souvent de pair si bien qu’il a fallu longtemps avant de comprendre que la misophonie était une pathologie à part entière. Cela explique que la misophonie (du grec ancien, « miso », la haine et « phonia », le son) ait été identifiée seulement récemment, en 2001, par Pawel et Margaret Jastreboff, deux spécialistes américains en audiologie.

Nienke Vulink, Damiaan Denys et Arnoud van Loon, les premiers chercheurs à avoir proposé des critères diagnostiques de la maladie en 2013, ont été récompensés le jeudi 17 septembre 2020 du prestigieux Ig Nobel de médecine. Les Ig Nobel récompensent des recherches improbables, « celles qui font d’abord rire, puis réfléchir ». Reconnus dans le monde entier même s’ils consacrent des travaux loufoques, les scientifiques sont toujours flattés d’en recevoir un. Les heureux récipiendaires de cette année considèrent la misophonie comme une pathologie psychiatrique.

Une prise en charge encore inexistante

Quant aux traitements, le Dr Peignard prévient d’emblée : « En l’état actuel des choses, on ne guérit pas ». Avant de détailler, « C’est extrêmement complexe. Il y a des éléments qui laissent penser à des anomalies neurologiques, d’autres à une souffrance psychologique et d’autres à des traumatismes. Dans un des grands pôles de recherche sur la misophonie aux Pays-Bas, les psychiatres considèrent que c’est une manifestation d’un trouble obsessionnel compulsif. » De quoi en effet se perdre dans la prise en charge.

D’après lui, la Tinnitus Retraining Therapy (TRT) peut être une aide. Développée pour des personnes souffrant d’acouphènes, elle utilise des masqueurs auditifs. « Le bruit de fond, réputé neutre afin de distraire l’attention, permet de masquer les bruits dérangeants mais aussi de calmer l’anxiété puisqu’il s’agit d’un bruit plaisant. L’audioprothésiste peut s’associer à des sophrologues ou des relaxologues pour mettre en œuvre la TRT. » Cependant, la perception des bruits dérangeants, en cas de misophonie, est affaire de circonstances, associée à des signaux visuels, circadiens, rythmiques, environnementaux, qui constituent des limites stratégiques au masquage.

Autre axe : l’approche comportementale liée aux troubles, complétée d’une approche cognitive pour les souffrances associées. L’objectif du psychologue est « d’éviter de trop éviter ». « Peu développées en France, les thérapies occupationnelles me semblent pourtant intéressantes. Par exemple, un patient qui fait de la danse mais ne supporte pas le bruit des glissements sur le parquet est incité à s’engager dans une nouvelle activité comme le chant ou la peinture… Il s’agit de faire de ces activités des terrains de thérapie, indique Philippe Peignard. Au cours de ces activités, il est fort probable que des signaux commencent à être pénibles pour le patient. L’idée est de travailler avec ces stimuli qui ne sont pas encore trop dérangeants. Grâce à eux, il faut trouver des stratégies pour apprendre à vivre avec les bruits insupportables ».

 

[1] Monica S Wu, Adam B Lewin, Tanya K Murphy, Eric A Storch, Misophonia: incidence, phenomenology, and clinical correlates in an undergraduate student sample, 2014

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